Éléments d'analyse, très subjectifs...


Veni Creator

Voici l'hymne Veni Creator, dont Gustav Mahler a fait la première partie de sa huitième symphonie.

Raban Maur, Alcuin et Otgar de Mayence
De gauche à droite : Raban Maur, Alcuin et Otgar de Mayence.

Cet hymne est l'œuvre de Hrabanus Maurus dit aussi Raban Maur (780-856), moine bénédictin et théologien allemand, surnommé "le Précepteur de la Germanie" et qui fut un des artisans de la Renaissance Carolingienne.
Il ne vous aura pas échappé qu'il était effectivement contemporain de Charlemagne (sacré empereur en 800) que les Français considèrent comme français et les Allemands comme... allemand.

Portrait imaginaire de Charlemagne par Albrecht Dürer
Portrait imaginaire de Charlemagne par Albrecht Dürer.

Il ne vous aura pas échappé non plus qu'il est contemporain du grand mouvement d'amélioration du "chant Grégorien" (et même de sa création puisqu'on parlait auparavant de "Chant Romain").
Du reste, Raban Maur était une relation et peut-être même un ami d'Alcuin qui passa vingt ans de sa vie à corriger et améliorer les copies des chants liturgiques.
Pour ce qui nous concerne, il demeure que Mahler a fait le choix, pour le premier mouvement, d'un texte qui remonte aux origines connues de la musique et de la Germanie (donc de l'Allemagne.)
D'après certains critiques et experts musicaux, il semblerait qu'il aurait choisi le texte après avoir créé les intentions musicales de la 8ème, ce qui relativise ou du moins amène à reconsidérer la question de l'ordre de la composition ou de l'inspiration. Apparemment, il ne mettait pas des textes en musique, mais il trouvait les textes qui collaient avec sa musique.
Enfin... ce n'est pas si simple.
Voici ce que raconte Alma Mahler :
" Après notre arrivée à Maiernigg, il y eut les quinze jours habituels où, comme presque chaque année, le hantait le spectre de l'inspiration en déroute. Puis, un matin, alors qu'il franchissait le seuil de son studio dans les bois, cela lui vint Veni creator spiritus. Il composa et rédigea l'ensemble du chœur d'ouverture sur ces paroles à moitié oubliées. Mais les notes et les mots ne voulaient pas concorder ; la musique l'avait emporté sur le texte. Surexcité, il envoya une dépêche à Vienne et se fit télégraphier la totalité de l'ancien hymne latin. Le texte au complet se mariait exactement avec la musique. Il avait composé, de manière intuitive, la musique pour toutes les strophes."
Heureux hasard !

Petit rappel pour ceux qui auraient raté le début

Pentecôte
Une représentation de la Pentecôte.

Le texte de cet hymne est destiné à la fête de la Pentecôte
La Pentecôte (du grec ancien πεντηκοστὴ ἡμέρα / pentêkostề hêméra, " cinquantième jour ") est une fête chrétienne commémorant la venue du Saint-Esprit cinquante jours après Pâques sur les apôtres de Jésus de Nazareth et les personnes présentes avec eux, rapportée dans les Actes des Apôtres.

Dans l'épisode précédent

Crucifixion Vélasquez
Crucifixion - Vélasquez

Le Christ est mort crucifié (c'est à dire qu'il a subi la peine de mort que les romains infligeaient aux esclaves qui se rebellaient contre le pouvoir ; peine infâmante autant qu'horrible : le condamné meurt asphyxié : c'est son souffle et sa parole qu'on condamne). Il est mort et tout le monde le sait. Il a été porté dans une sépulture et là, après trois jours, il est ressuscité et à ce moment là, personne ou presque ne le sait.


Les apôtres examinant les plaies du Christ

Au moment de la Pentecôte, les apôtres sont rassemblés - peut-être pour la fête juive de Chavouot (Chavouot (hébreu : שבועות, Shavouot " semaines " ; grec : πεντηκόστη ἡμέρα Pentêkostề hêméra, " cinquantième jour ") est l'une des trois fêtes de pèlerinage du judaïsme, prescrites par la Bible, au cours de laquelle on célèbre le début de la saison de la moisson du blé et, dans la tradition rabbinique, le don de la Torah sur le mont Sinaï.) - et ils sont assez découragés.

Là, le Christ apparaît au milieu d'eux. Tout le monde est heureux sauf Saint Thomas qui n'y croit pas jusqu'à ce que le Christ lui fasse toucher ses plaies.

C'est bon ? C'est clair pour tout le monde ? On peut continuer ?
Ici la traduction en français.

Il est d'usage de représenter la Pentecôte par une colombe ou des flammes figurant l'esprit saint.

Bien.
Forts de la théorie ci-dessus énoncée, certains commentateurs n'hésitent pas à laisser courir l'idée que Mahler écrivait d'abord "sa" musique et qu'ensuite, il cherchait ce qu'il pouvait mettre dedans.
Soyons, honnête, ça existe. J'ai personnellement rencontré des danseurs qui travaillent comme ça : ils montent une chorégraphie et trouvent ensuite quelle musique pourrait coller dessus. De même, il n'est pas rare qu'au cinéma, on cherche un scénario à mettre autour d'un acteur plus qu'un acteur pour jouer tel scénario. Je me suis même laissé dire qu'en politique... Mais quid de Mahler ?
Il fait ni plus ni moins la même chose que ses illustres prédécesseurs : il travaille sur cette voie ou voix différente qu'est l'expression musicale. On a beau faire, la musique n'est pas aux ordres. Elle échappe toujours à l'ordonnateur. Elle est toujours irrationnelle. Dès lors, la question de la préséance ou de la préexistance du texte importe peu.

Jean-Sébastien-Bach
Jean-Sébastien Bach

Jean-Sébastien Bach a beau ne composer que des œuvres religieuses (ou quasiment), multiplier les cantates et les passions, se plier avec la plus extrême modestie aux nécessités du texte, aux subtilités de la religion, il reste toujours dans sa musique quelque chose qui "n'obéit pas", comme un fond, sa parole, son style sans doute, qui préexisterait et résisterait à tout. On aura beau faire, les textes religieux portés par la musique de Bach - ou des autres d'ailleurs ! je parle de lui parce que je l'aime bien, mais dans le genre, Mozart, Schubert, Verdi, Puccini, Rossini, Poulenc, pour ne citer que ceux auxquels nous nous sommes confrontés, font bien la même chose - ressortent transfigurés et chargés d'autres sens que ceux qu'ils avaient à l'origine.
Mahler est " le dernier compositeur du romantisme bourgeois " dit-on. (Les critiques musicaux ont de ces formules !) Je ne sais pas bien ce que ça veut dire et je pressens que ça n'est pas bienveillant. Ce que je sais, c'est qu'il est effectivement l'un des derniers à avoir tenté de construire ces chimères extravagantes que sont les grandes symphonies de cette époque.

Robert Schumann

Schumann faisait ça aussi : il écrivait des choses qu'on ne comprenait pas vraiment, comme les Kreisleriana, il utilisait des procédés de rupture également utilisés par les surréalistes comme le cadavre-exquis par exemple (on prend le début d'une phrase en on finit par une autre), pour voir ce que ça va donner, et ça " donne " toujours quelque chose ou plutôt, comme on a affaire à des gens qui composent comme ils respirent, il reste, derrière et au-delà du sens, une expression artistique très forte, si puissante qu'il devient impossible de la faire rentrer dans un moule logique, ordinaire.

Ce qui est nouveau à l'époque de Mahler, c'est que les artistes s'affranchissent des règles du vraisemblable, du compréhensible. Il n'est pas du tout le seul à aller dans ce sens, mais il y va par ses propres moyens, sur sa propre voie, celle de l'ascèse, sans aucun doute, et, de mon point de vue, avec un courage et une confiance en soi qui forcent l'admiration.

jeu de Colin-Maillard
Colin-Maillard

Pour revenir à la 8ème, je dirais que Mahler est un cuisinier de talent qui compose un plat compliqué avec des ingrédients eux-mêmes sophistiqués. C'est très dangereux et absolument à déconseiller à tous ceux qui n'ont pas la virtuosité nécessaire : le résultat est facilement indigeste et la qualité des ingrédients disparait sous la quantité, la confusion... Mais Mahler, lui, fait ça très bien, peut-être parce qu'il ne doute pas de la justesse de sa démarche. On le suit, un peu à l'aveuglette, mais en confiance parce qu'on pressent qu'il va précisément "quelque part".
Ce que j'aime dans le travail que nous faisons, c'est que la puissance de son expression se fait sentir à tous moments. Nous sommes sans cesse tout à fait perdus dans ce foisonnement de sons, exaspérés par des complications qui nous semblent inutiles et perverses, et l'instant d'après, ces bizarreries s'illuminent d'un éclat que nous n'avons pas vu venir, dans des teintes étrangement belles...

caricature pianiste
Pianiste de do, attendant les autres notes.

Nous sommes remarquablement servis dans ce travail par la présence toujours positive de notre pianiste, la très remarquable Anne, qui donne à entendre tout l'univers sonore dans lequel se placent les interventions du chœur. Elle contribue, comme chacun d'entre nous, à la construction de cette immense cathédrale dont nous ignorons le plan, même si nous pouvons lire la partition. Ce qui tient debout, pour le moment, c'est l'envie que nous avons tous d'y arriver, de comprendre, avant même celle de montrer cela au public. D'ailleurs, donner cette symphonie en concert, est ce que ce sera la " montrer " ?

Il me semble qu'il sera plutôt question de partage que de démonstration (pour ça, on peut compter sur Jean-Marie), comme il me semble que Mahler a trouvé cette voie incroyable pour partager son art, et au-delà, ses incertitudes, ses questions.
Ach ! Je voulais seulement écrire une petite transition avant de parler du deuxième mouvement ! C'est raté...

Bon. En voici déjà la traduction, avec l'aimable autorisation de Guy Laffaille son auteur.
Je l'ai trouvée sur le site lieder.net.
Si vous voulez vous donner la peine, c'est par ici.
On parlera de Goethe un peu plus tard.

Pierre Launay