À propos de la deuxième partie de la 8ème symphonie de Mahler.

Docteur Georgius Sabellicus Faustus Junior
Docteur Georgius Sabellicus Faustus Junior, le Faust d'origine

Rappel de Faust

Faust est un conte popupaire allemand très répandu au XVIème siècle et maintes fois réinterprété.

Le Pitch

Faust est un savant qui doute. Lucifer lui envoi un de ses esprits, Méphistophélès (nom composé à partir du mot latin mephiticus : exhalaison malodorante), qui lui procure un serviteur humain : l’étudiant Wagner, et lui offre une seconde vie cette fois de plaisirs, en échange de son âme. Après une période de durée variable pendant laquelle Lucifer exauce ses vœux, l’âme de Faust est effectivement emportée aux enfers.

Docteur Georgius Sabellicus Faustus Junior

Le conte serait fondé sur un personnage ayant réellement existé : Docteur Georgius Sabellicus Faustus Junior, qui aurait étudié à magie noire en Pologne à l’université de Cracovie. Soupçonné de pratiquer lui-même la magie noire, il était détesté de Martin Luther et Philippe Melanchthon (sans lien de parenté avec un de nos coléreux contemporains). Il fut contraint de quitter l’université où il enseignait pour avoir molesté des étudiants, déclara à Erfurt (où il faisait apparaitre les monstres de l’Odyssée tout en enseignant Homère), avoir passé un pacte avec le démon. On le retrouve à Auerbach en 1525, diseur de bonne aventure en 1534 et finalement décédé dans l'explosion de l’une de ses expériences de chimie en 1537 ou 38 (peut-être des crêpes flambées le soir du réveillon… ?)

En 1589 Christopher Marlow (dramaturge anglais contemporain de Shakespeare) publie The Tragical History of Doctor Faustus (la Tragique Histoire du docteur Faust). C’est ce texte qui sera étudié par Goethe, mais il existe d’autres versions de ce fait divers en passe de devenir un mythe.

Certains pensent que Faust ne serait autre que Johann Fust de Mayence, l’un des inventeurs de l’imprimerie, dont la vie aurait fait l’objet de légende populaire la rendant méconnaissable.

Goethe en 1828 par Josef Karl Stieler
Johann Wolfgang Goethe à 80 ans, par Josef Karl Stieler (1928)

Le Faust de Goethe (1739 - 1832)

La première partie

Elle suit pas à pas la tradition populaire :

Faust est un alchimiste au bord du suicide parce qu’il considère que ses études stériles lui ont fait perdre son temps et sa vie. Méphistophélès lui propose un pacte. Faust s'engage à lui livrer son âme dès qu'il ira dans l'autre monde, au lieu de chercher sans trêve de nouvelles jouissances, il dira paresseusement à l'instant qui passe « Arrête-toi, tu es si beau ! ».
C’est là qu’arrive la nouveauté.

Le terme étant échu, Faust se déclare insatisfait (ben voyons…) et Méphistophélès lui fait rencontrer Marguerite (Margarete ou Gretchen en allemand). Faust tombe amoureux et Gretchen itou. Faust lui demande de laisser ouverte la porte de sa chambre le soir, et de mettre un somnifère dans le potage de sa mère.
(NB C’est à ce genre de détail qu’on mesure qu’une histoire est magique ou non : il faut à Faust 24 ans de vœux exaucés pour penser à la compagnie d’une femme ! À se demander comment il a fait pour « profiter de la vie » pendant tout ce temps. Peut-être qu’il y avait de très bons programmes à la télé en ce temps-là…)
Bon. Gretchen minaude, pose des questions, histoire de faire durer le plaisir, accepte finalement et… le somnifère tue la maman !
Là, Faust fait très fort :

Fin de la première partie, publiée en 1808 dans sa version définitive.

La deuxième partie

La deuxième partie est publiée en 1832 après le décès de Goethe. Le ton et les préoccupations sont très différents de ceux de la première partie.

Méphistophélès par Delacroix 1828
Méphistophélès Eugène Delacroix - 1828

Acte I

Faust et Méphistophélès sont appelés à la cour de l’empereur à qui Méphistophélès conseille d’inventer le papier monnaie pour pallier son manque d’argent.

Hélène et Pâris par David
Hélène et Pâris (détail) par David - 1788

Acte II

Faust, pour distraire la cour, fait revenir sur terre les fantômes d’Hélène de Troie et de Pâris. Pour cela, il descend chercher les plus mystérieuses divinités : les « mères ». Et paf !… il tombe amoureux d’Hélène !

Acte III

Il demande à Méphistophélès de l’emmener dans la Grèce antique. Là, il file le parfait amour avec Hélène (ce qui ne plait pas beaucoup à Ménélas qui pourtant pourrait s’habituer le pauvre depuis le temps que ça lui arrive…), il a avec elle un fils, Euphorion, qui tombe et meurt.
Fin de la parenthèse hellénique, Hélène se dissout en retournant à son état de fantôme du passé. L’histoire ne dit rien de Pâris, mais on sait que Pâris sera toujours Pâris. C’est déjà ça.

Acte IV

Faust, seul sur la montagne pleure son amour perdu quand Méphistophélès lui annonce que « les féodaux » se sont révoltés contre l’empereur et qu’il va y avoir une grande bataille. À l’aide de ses démons, Méphistophélès anéantit les féodaux. L’empereur est très content et offre une terre à Faust en signe de reconnaissance.

Acte V

Rallié aux méthodes modernes et capitalistes d’exploitation de la terre, Faust tente vainement d’obtenir la propriété de Philémon et Baucis. Les hommes de Faust les tuent finalement et détruisent leur habitation. Faust, meurtri par ce qui a été fait, voit quatre divinités lui rendre visite, Pauvreté, Dette, Détresse et Souci, et cette dernière le résigne à accepter la mort. Il meurt mais Marguerite, en rachetant son âme, l'arrache des mains de Méphistophélès.

Voilà donc toute l’histoire.

Couple de vieux ardennais, Philemon et Baucis
Couple de vieux ardennais, Philémon et Baucis par Paterne Berrichon - 1904

Philémon et Baucis

Leur histoire ne nous est connue que par Les Métamorphoses d'Ovide : Zeus et Hermès (Jupiter et Mercure), sous les traits de mortels, « frappent à mille portes, demandant partout l'hospitalité ; et partout l'hospitalité leur est refusée. Une seule maison leur offre un asile ; c'était une cabane, humble assemblage de chaume et de roseaux. Là, Philémon et la pieuse Baucis, unis par un chaste hymen, ont vu s'écouler leurs plus beaux jours ; là, ils ont vieilli ensemble, supportant la pauvreté, et par leurs tendres soins, la rendant plus douce et plus légère. » La question de l'hospitalité des habitants est d'autant plus importante pour Zeus que celui-ci se doit de prendre sous sa protection tous les voyageurs cherchant logis, ainsi que les hôtes.
Les dieux leur demandent d'aller sur une montagne et les préservent d'un déluge dont ils inondent la contrée, punissant ainsi ses habitants inhospitaliers. Ils changent leur cabane en temple. Philémon et Baucis émettent le souhait d'en être les gardiens et de ne pas être séparés dans la mort. Zeus les exauce: ils vivent ainsi dans le temple jusqu'à leur ultime vieillesse et, à leur mort, ils sont changés en arbres qui mêlent leur feuillage, Philémon en chêne et Baucis en tilleul. Ovide fait ici l'éloge du mode de vie simple et sans excès, préconisé par le régime de l'empereur Auguste.

La deuxième partie de la 8ème symphonie de Mahler

Le texte de la deuxième partie de la Symphonie N° 8 de Mahler se situe à la fin du dernier acte de Faust, c’est à dire après la mort de Faust qui devait, en toute logique, descendre aux enfers. Mais les prières que Marguerite (ici Una Poenitentiam (une pénitente)) adresse à la Mater Gloriosa (la mère glorieuse, la vierge Marie), vont sauver son âme, s’il le souhaite. La Mater Gloriosa dit, à l’extrême fin :
Komm! Hebe dich zu höhern Sphären!
Wenn er dich ahnet, folgt er nach.


Viens ! Élève-toi vers les hautes sphères !
S'il te sent, il te suivra.

Il faut comprendre ici le verbe ahnen au sens de sentir, ressentir, subodorer, pressentir…
Globalement, elle dit à Marguerite, « Vas-y, taille la route, élève-toi, il te suivra s’il en vaut la peine (s’il te « sent », s’il a le bon « feeling ») » !
C’est quand même vachement culotté, à cette époque ou à n’importe quelle autre. Ne nous aveuglons pas, nous ne sommes absolument pas prêts à intégrer ce genre de message aujourd’hui. Que Goethe ait « senti » ça est, à mon avis, la preuve que ça n’était pas n’importe qui…

vitrail : la pécheresse
La Pécheresse.

Les personnages

Ce sont des images utilisées dans une double fonction. Elles sont connues et très populaires, un peu comme dans les vitraux : on raconte une histoire en utilisant des figures simples et compréhensibles, mêmes si elles relèvent de l’imaginaire plus que de la réalité.

L'Anachorète
Ignacio Zuloaga y Zabaleta, L'anachorète - 1907

Les saints anachorètes

Un anachorète (du grec ancien : ἀναχωρητής, anachōrētḗs, « qui s'est retiré du monde ») est une personne qui s'est retirée de la société séculière pour des raisons religieuses, afin de mener une vie ascétique consacrée à la prière et à l'Eucharistie. Les anachorètes sont souvent considérés comme des sortes d'ermites, mais leur engagement était plus fort : en plus des devoirs des ermites, ils devaient aussi faire vœux de stabilité dans leur retraite, souvent dans une cellule adjointe à une église ; ils devaient également se soumettre à un rite de consécration voisin d'un rite de funérailles, à la suite duquel ils étaient considérés — au moins spirituellement — comme morts au monde, sorte de saints vivants.
L'anachorétisme est connu surtout par l'archéologie et les écrits anciens et par sa survivance dans l'Angleterre médiévale. Pour l'Église catholique d'aujourd'hui, l'anachorétisme est "une des autres formes de la vie consacrée" et gouverné par les mêmes normes que l’érémitisme.

(Article wikipédia.)

Ils représentent une forme idéale de la religiosité, son élévation suprême. Ils existent d’une certaine façon dans toutes les cultures. Ce sont des ermites, des sages isolés, perchés sur leur colonne et qui structurent l’univers parce qu’ils le pensent, le rêvent ou l’invoquent. Ils sont au-dessus du commun des mortels parce qu’ils sont insensibles à ses contraintes triviales : la faim, la fatigue, la soif, le confort, le désir…
Ici, ils rappellent à mon avis un certain état de Nature qui travaille beaucoup les Lumières, et que Goethe évoque (vient d ‘évoquer) par les figures de Philémon et Baucis, archétypes de la simplicité et de l’amour dans ce qu’il a de plus naturel et de plus pur.

Pater ecstaticus

Le « père extatique ». On peut supposer que c’est un des anachorètes qui a atteint une forme d’extase (état « hors de soi ») par sa pratique religieuse.

Pater Profundus

Le père « profond ». On peut supposer la figure symétrique : celui qui a atteint une forme « d’extase intérieure » qui est au moins un oxymore (hors de soi dans la profondeur de soi…).

L'Anachorète
Illustration de Gustave Doré pour Le Paradis Perdu
Vierge à l'enfant
Vierge et anges

Anges

Bon… c’est des anges. Ils passent.

Chœur des enfants bienheureux

Référence sans doute aux Saints Innocents et à tous les enfants morts sans baptême.

Les anges juvéniles

Les mêmes, une taille au-dessus.

Les anges accomplis

Idem.

Autres protagonistes

Doctor Marianus

C'est Faust lui-même, mais ayant atteint un état supérieur de transformation.

Chœur des pénitentes

La grande pécheresse
La grande pécheresse, la femme du pharisien

Magna Peccatrix (Luc 7)

La grande pécheresse, celle qui vient parfumer le Christ.
Voici le texte de l'évangile de Luc.

Luc 7
36 Un pharisien pria Jésus de manger avec lui. Jésus entra dans la maison du pharisien, et se mit à table. 37Et voici, une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant su qu'il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d'albâtre plein de parfum, 38et se tint derrière, aux pieds de Jésus. Elle pleurait; et bientôt elle lui mouilla les pieds de ses larmes, puis les essuya avec ses cheveux, les baisa, et les oignit de parfum. 39Le pharisien qui l'avait invité, voyant cela, dit en lui-même: Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il connaîtrait que c'est une pécheresse.

Jésus et la Samaritaine
Marie l'Egyptienne

Mulier Samaritana (Jean 4)

Vous l'avez reconnue, c'est la Samaritaine.

Jean 4
4Comme il fallait qu'il passât par la Samarie, 5il arriva dans une ville de Samarie, nommée Sychar, près du champ que Jacob avait donné à Joseph, son fils. 6 Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué du voyage, était assis au bord du puits. C'était environ la sixième heure. 7Une femme de Samarie vint puiser de l'eau. Jésus lui dit: Donne-moi à boire. 8Car ses disciples étaient allés à la ville pour acheter des vivres. 9La femme samaritaine lui dit: Comment toi, qui es Juif, me demandes-tu à boire, à moi qui suis une femme samaritaine? -Les Juifs, en effet, n'ont pas de relations avec les Samaritains. - 10Jésus lui répondit: Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit: Donne-moi à boire! tu lui aurais toi-même demandé à boire, et il t'aurait donné de l'eau vive.…

Marie l'Egyptienne
Marie l'Egyptienne

MARIA AEGYPTIACA

Marie est née en Égypte dans les premiers siècles de la chrétienté, et vécut à Alexandrie où elle arriva alors qu'elle avait 12 ans.
Elle vivait dans la luxure, se prostituant dans tous les lieux de débauche de la ville.
Un jour, alors qu'elle allait avoir 29 ans, elle rencontra des pèlerins qui partaient pour Jérusalem sur un bateau. Elle décida de les suivre en payant son passage de ses charmes.
Ils arrivèrent tous devant la basilique de la Résurrection, le jour de l'Exaltation de la Sainte Croix3. Tous y entrèrent pour faire leurs dévotions. Mais Marie ne put en franchir le seuil, une force la repoussait chaque fois qu'elle voulait passer.
Désespérée, elle se tourna vers l'icône de la Vierge Marie et la supplia d'intercéder en sa faveur.
« Moi, je suis dans la fange du péché et vous êtes la plus pure des vierges. Prenez pitié d'une malheureuse et faites pour mon salut, que je puisse adorer la croix de votre divin fils. » Aussitôt, mon cœur fut apaisé et, aucune force ne me retenant plus, j'entrai dans le sanctuaire comme portée sur les flots. »
— Citation de La Légende dorée

Elle put ainsi enfin entrer dans la basilique, tandis qu'une voix lui disait : « Si tu passes le Jourdain, tu y trouveras le repos ». Elle communia saintement, et partit au-delà du Jourdain, dans le désert.
Elle vécut là 47 ans, sans rencontrer âme qui vive, n'ayant pour seule ressource que quelques pains rapportés de Jérusalem, aux prises à de pénibles et intenses tentations.
Un jour, vint à passer l'anachorète Zosime qui, après avoir entendu son récit, lui donna la Communion. Marie lui demanda de revenir l'année suivante, au même endroit, afin de lui apporter de nouveau ce sacrement.
Zosime revint, et découvrit la sainte couchée sur le sol, morte, la tête tournée vers Jérusalem. Près d'elle se trouvait un message lui demandant de l'ensevelir à la place où elle était. Mais le sol du désert était trop sec et trop dur, et Zosime ne put creuser la tombe. Un lion s'approcha, le saint lui demanda de l'aide, et tous deux purent creuser une fosse et enterrer Marie.
Ensuite, le lion s'éloigna, et Zosime rentra dans son cloître où il vécut encore de nombreuses années.

En gros

Je viens de trouver une analyse tout à fait excellente de cette fameuse scène finale de Faust.
On peut la trouver ici http://t emporel.fr/Goethe-traduit-par-Nicolas-Class C’est un peu long à lire mais c’est remarquable !
On y comprend que Goethe (et après lui Mahler bien sûr) y convoque des figures marquantes et hautes en couleur du catholicisme pour nourrir l’idée d’une élévation spirituelle paradoxalement issue de l’esprit des Lumières.
On comprend du même coup pourquoi et comment Goethe et son Faust représentent d’une certaine façon un sommet littéraire et philosophique dans la littérature allemande. Ils sont à cheval sur les Lumières et la spiritualité.
Goethe tente de concilier les deux d’une manière toute personnelle et résolument atypique, en s’appuyant au départ sur un « fait divers légendé » pour aboutir à un questionnement qui ne donne de réponse ni à ses propres préoccupations dont il fait assez largement état, ni aux réflexions métaphysiques ou existentielles qu’il anime.
Des questions, c’est exactement ce qu’il faut pour faire avancer le monde, et les questions allant dans le sens de l’éternel féminin… sont encore et toujours sans réponse et même sans successeurs.

Pierre Launay