Jouer pour séduire les dieux.

Premier épisode
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Ça n'est pas l'essentiel, mais tout de même...

caricature Mahler
Caricature de Gustav Mahler

Au moment de s'attaquer à la Huitième, il paraît difficile de ne pas dire quelques mots de sa dédicataire : Alma Schindler, épouse Mahler. Mais il est encore plus difficile de se borner à en dire seulement quelques mots, tant le destin exceptionnel de cette femme et les multiples avatars et rebondissements qui ont émaillé sa longue existence ont défrayé et alimenté une chronique dont la source ne semble toujours pas tarie. À preuve, les multiples ouvrages, pièces de théâtre, films, émissions radio et TV, sites internet... qui continuent à perpétuer sa légende et à prospérer sur une saga digne des meilleures séries télé. 
C'est ainsi par exemple que pour la modeste somme de 115 euros (dîner compris) vous pouvez d'ores et déjà réserver votre billet pour le Grand Spectacle « Polydramatique » et Interactif  « Alma », qui va fêter son 20e anniversaire en mai et juin prochain à Vienne, après 471 représentations sur trois continents  !
Tous renseignements sur alma-mahler.com.

Alma Mahler

Feux Croisés.

Emil Jakob Schindler
Emil Jakob Schindler


Si l'on se borne à évoquer sa seule relation avec Mahler, on se retrouve pris entre deux feux : pour les mahlériens fervents (et notamment beaucoup de ses biographes), Mahler a été ni plus ni moins « assassiné » par son épouse, qui lui aurait porté le « coup de grâce » par sa liaison avec Walter Gropius à l'été 1910, entraînant chez Mahler un processus de régression et de désintégration psychiques amoindrissant sa volonté de vivre et précipitant ainsi sa fin.

C'est faire fi de la réalité de sa maladie : endocardite à streptocoques - fatale avant les antibiotiques. À l'inverse pour les « almaphiles » inconditionnels (dont de nombreuses voix féministes, cf. par exemple la pièce de Françoise Xenakis Zut, on a encore oublié Madame Gustav Mahler, d'après son livre Zut, on a encore oublié Madame Freud), l'épouse de Mahler a été « sacrifiée » sans le moindre égard, aussi bien dans sa vie sociale et affective que dans ses aspirations artistiques, par le compositeur, sur l'autel de son art et de son génie. C'est oublier que si sacrifice il y eut bien, il fut consenti en toute lucidité et volonté, au moins par une « moitié » d'Alma. Mais avant d'y revenir, il faut d'abord dire quelques mots d'Alma « avant Mahler ».

Genèse d'une séductrice

Waldweg_bei_Plankenberg_im_Herbst
Emil Jakob Schindler Waldweg bei Plankenberg im Herbst
Alma Maria Schindler nait à Vienne le 31 août 1879. Elle est le premier enfant d'Emil Jakob Schindler et d'Anna Bergen. Son père, sans doute le personnage principal de sa vie, est un artiste peintre qui après des débuts difficiles et quelque peu bohèmes, devient un acteur reconnu de la vie artistique viennoise et le paysagiste quasi-officiel de la monarchie autrichienne, ce qui lui permet de mener une vie aisée dans le petit château baroque où il abrite toute une colonie d'artistes. Alma grandit dans ce lieu privilégié (Quand on a grandi dans un lieu pareil, cela forge l'imaginaire de toute une vie...) et au sein de ce milieu stimulant (Je suis la fille d'un monument de la peinture.) elle admire - ce sentiment jouera toujours le premier rôle dans sa vie - et adore ce père romantique qui éveille sa sensibilité artistique et intellectuelle en récitant Goethe et chantant Schumann. 

Alma, sa mère Anna et sa soeur Grete.
De gauche à droite : Alma, sa mère Anna et sa soeur Grete.

Il meurt à cinquante ans d'une appendicite mal diagnostiquée. Alma qui n'a alors que treize ans, est très affectée par son décès prématuré. Idéalisé, divinisé même, son père devient l'homme qu'elle cherchera en vain à retrouver toute sa vie : Mon cher, cher papa ! Ah, s'il vivait encore. Son amour au moins était complètement désintéressé.




Il n'en va pas de même à l'égard de sa mère. Est-ce parce qu'Anna, ex-danseuse, comédienne, cantatrice, a renoncé à sa carrière pour se consacrer à son mari qu'Alma lui manifeste un tel dédain ?

Carl Moll
Carl Moll

Malgré l'indéfectible soutien que lui témoignera sa mère tout au long de sa tumultueuse existence, elle l'englobe dans le même mépris que Carl Moll, son beau-père, qui se montre pourtant lui aussi très attentif et attentionné à son égard. Elle trouve que cet ancien élève de son père n'en est qu'une « pâle copie ».

Carl Moll, un village à Corfou.
Carl Moll, Un Village à Corfou

Kultur...

Comme la plupart des jeunes filles à l'époque, Alma a très peu fréquenté l'école. Sa formation se fait essentiellement de façon « endo-didacte » au sein de sa famille et de son milieu, celui de son père d'abord, de son beau-père ensuite, tous deux figures en vue de la vie culturelle viennoise, notamment au sein du mouvement artistique turbulent de la « Sécession » (l'art nouveau viennois).

Max Burkhardt
Max Burkhardt

Max Burckhard est son principal « mentor ».
De vingt-cinq ans son aîné, c'est un ami de son père, juriste, homme de lettres et de théâtre reconnu. Il forme son esprit et sa sensibilité, notamment en lui constituant une solide bibliothèque classique allemande et européenne. Y figurent en bonne place, les œuvres de Nietzsche, auquel Alma vouera toute sa vie une admiration sans bornes. Burckhard l'emmène aussi au théâtre et à l'opéra, notamment au festival Mozart de Salzbourg.
Parmi les diverses expressions artistiques, et notamment la sculpture, auxquelles Alma s'essaie, c'est finalement la musique qui l'emporte...

... Kultur et...

Josef Labor
Josef Labor

Elle étudie assidument le piano, qu'elle finit par maîtriser de belle façon, avec des professeurs de renom, notamment Josef Labor, qui a également pour élève un certain Arnold Schönberg.

Arnold Schönberg, portrait de Egon Schiele.
Portrait d'Arnold Schoenberg par Egon Schiele

Elle chante aussi en s'accompagnant au piano : Schumann mais surtout Wagner, à qui elle voue très tôt un véritable culte - elle fera son premier pèlerinage à Bayreuth pour son vingtième anniversaire... Elle commence à apprendre le contrepoint avec Labor (non sans difficulté : C'est un art de la raison... comment s'y intéresser ? ), s'attaque très jeune à la composition (Rien ne vaut la joie extrême que je ressens lorsque je joue ce que je viens d'écrire ! ), des pièces pour piano mais surtout des lieder, dont sa mère sera la première interprète, non sans un certain succès...

Alexander von Zemlinski

Et à dix-huit ans, elle nourrit déjà de grandes ambitions : Je voudrais composer un opéra vraiment bon, ce qu'aucune femme n'a sans doute encore jamais fait (...). En un mot, je voudrais être et devenir quelque chose. Sa rencontre avec Mahler met un terme définitif à ces aspirations, tout au moins dans le domaine musical... En attendant, elle achève sa formation avec le compositeur Alexander von Zemlinsky, lequel sera cependant pour elle un peu plus que son dernier professeur de contrepoint...

... et plus, si affinités.

Car, parallèlement à son éducation musicale, Alma fait son éducation sentimentale. C'est là, sans doute, que se révèle sa véritable « vocation », accomplissant ainsi le destin qui lui fut assigné dès l'enfance par l'injonction de son père : Joue pour séduire les dieux ! Elle lui obéira scrupuleusement en portant la séduction à la hauteur d'un art, son art...
Très vite en effet Alma prend conscience de la fascination qu'elle exerce sur les hommes : Souvent, quand je passais devant des messieurs, ils disaient « charmant, admirable », etc. Elle s'en amuse d'abord, puis apprend vite à s'en servir... les hommes sont à ses pieds et Alma compare les prétendants qui se pressent et s'empressent à un essaim de moustiques attirés par la lumière. Mais bien qu'elle en « appâte » beaucoup, peu réussissent à la piquer vraiment au vif... 

Le Premier baiser.

Gustav Klimt
Gustav Klimt

Le premier est le peintre Gustav Klimt, fondateur du mouvement sécessionniste, dont les productions quelque peu osées pour la morale de l'époque font souvent scandale : ses trois fresques pour l'université, PhilosophieMédecine et Jurisprudence, seront finalement brûlées en 1945 par les nazis malgré l'admiration initiale d'un peintre raté du nom d'Adolf Hitler. Sa fresque Beethoven, très admirée de Mahler (une admiration plus recommandable...), fera également l'objet de violentes critiques, toujours au nom de la morale. Quelque peu assagi par ces déboires, Klimt connaîtra son apogée avec le célèbre mais fort chaste Baiser

le baiser
Le Baiser de Klimt

Un baiser, il aura été le premier dix ans auparavant à en obtenir un de la belle Alma, qui avait alors dix-neuf ans quand il en comptait déjà trente-six.  Joue pour séduire les dieux ! Klimt, « le prince des peintres », est le premier d'entre eux et Alma fait avec lui - dans les limites strictes autorisées aux jeunes filles par la morale de l'époque - son apprentissage amoureux et sensuel. Elle en est réellement éprise (Il est le seul qui m'ait plu et me plaira jamais), et cette première relation pourrait se poursuivre plus loin sans l'intervention vigoureuse de sa mère. Le scandaleux Klimt, qui vit par ailleurs en concubinage notoire, n'est pas un parti pour sa fille qu'Anna emmène en Italie.

Mahler en famille au Lido à Venise en 1899.
En famille au Lido à Venise en 1899. Klimt est au fond à droite...

Klimt les y poursuit de ville en ville, jusqu'à ce qu'à la lecture indiscrète du journal intime de sa fille découvre à la mère le récit du fameux baiser. Klimt est alors sommé de disparaître. À Vienne, Carl Moll (le beau-père) lui interdit sa maison. Pour conserver l'amitié de Moll, il fait amende honorable non sans lui faire remarquer :  Est-ce que tu ne trouves pas compréhensible qu'il y ait des moments où l'activité du cerveau devient irrégulière, confuse en ce qui la [Alma] concerne ? 
Il faut bien avouer qu'on le comprendrait à moins...

Autres objets de désir.

Max Burckhardt 1907
Max Burckhardt 1907

Un peu plus tard c'est au tour de son vieux Pygmalion, le toujours nietzschéen Max Burckhard, jusque-là père de substitution exemplaire, de succomber à son tour à la tentation. Il réussira lui aussi à lui voler (?) un baiser - Quelle horreur ! - voire un peu plus... et elle s'en amusera quelque temps sans pour autant lui épargner rebuffades et avanies :  Je pense à lui sans aucune tendresse, il chatouille simplement mes sens
C'est en même temps auprès d'Alexandre von Zemlinsky qu'Alma va prendre conscience de sa propre dualité, sinon duplicité, au moins de la très forte ambivalence de son attitude à l'égard de l'amour, des hommes, et sans doute de l'existence en général : Je suis double, je le sais.

Zemlinsky
Alexander von Zemlinski

Zemlinsky est alors un jeune compositeur de vingt-huit ans : enfant prodige d'origine modeste (malgré la particule), il a eu la chance d'être distingué par Brahms et de remporter le prestigieux prix Beethoven. Considéré depuis plusieurs années comme un des musiciens les plus prometteurs de sa génération, il a déjà à son actif, quand Alma fait sa connaissance, plusieurs opéras et symphonies, ainsi que de nombreuses œuvres de moindre envergure. Il est également réputé comme pédagogue et Schönberg est de ses élèves, avant de devenir son beau-frère. C'est donc à bon escient qu'Alma s'adresse à lui pour prendre la succession de son vieux maître de musique, Labor, dont elle commence à se lasser malgré les compliments un peu complaisants dont il n'est jamais avare à son endroit. Avec Zemlinsky, ce sera une autre musique... 

Alex et Alma.

Alexander von Zemlinski
Alexander von Zemlinski

Mais après avoir accepté dans un premier temps, le jeune compositeur va se faire prier pendant de longues semaines, ce qui agace prodigieusement Alma, qui n'a guère l'habitude qu'on lui résiste. On peut penser qu'en réalité il se méfie de prendre une telle élève, non sans raisons. C'est que beaucoup de choses séparent Alma et Zem  comme elle l'appelle dans son journal avant qu'il n'y devienne Alex. Tout d'abord il passe pour être très laid, alors qu'Alma se sait très belle : tout Vienne l'en assure chaque jour. Quand il se décide à honorer son engagement, leurs débuts sont un peu difficiles. Alma le trouve horriblement laidun gnomedans notre maison son allure a véritablement déchainé l'épouvante. De son côté, son nouveau professeur ne lui fait pas de cadeau : aucune technique et aucun savoir-faireje suis ma plus mauvaise interprèteil m'a demandé de prendre la chose au sérieux, [je n'ai] pas le sérieux qu'il faut pour apprendre à fond... bref ces deux-là ont tout pour s'entendre. Et de fait Alma va s'habituer à son « gnome « : il a des yeux qui brillent d'intelligence et quelqu'un comme ça n'est jamais laid.

Alma en 1899

Quant à Zemlinsky, déjà et forcément amoureux depuis la première rencontre, il va peu à peu se détendre et prendre confiance tout en restant quand même sur ses gardes. Et ce qui devait arriver finira par arriver... à nouveau un baiser volé, cette fois rendu avec intérêts, sans cependant dilapider tout le capital... (puisqu'aussi bien Alma ne fait grâce d'aucun détail à son journal, ce qui l'amènera beaucoup plus tard à l'amender sérieusement). Une fois de plus, la mère, la famille d'Alma et tout son entourage vont se mobiliser pour faire barrage à cette idylle, déplacée et dérogeante à leurs yeux. 

Alex ... et cœtera.

Alma vers 1900
Alma vers 1900

Françoise Giroud, assez peu « condition féminine » en l'occurrence, jugera sans ambages :  Celui-là, elle l'a rendu fou (...) elle va le torturer pendant deux ans.  En réalité, la chose est sans doute un peu plus complexe. Alma découvre en fait avec Alex son ambivalence foncière, qui va la torturer, elle aussi, pendant toute sa vie. D'un côté elle ne peut « fonctionner » affectivement qu'à l'admiration (et elle va vite reconnaître en Zemlinsky un maître), admiration qui suscite régulièrement en elle le désir, certes emprunt d'une sensualité dont elle ne manque pas, mais aussi plus profondément du besoin de protéger, de donner, de se donner, voire de se « sacrifier ». Et en même temps, une autre partie d'elle-même résiste farouchement à ce don amoureux, à ce sacrifice, de crainte d'y perdre sa liberté et jusqu'à son existence propre :  Quelle dissonance affreuse au fond de moi ! J'aime Alex, et pourtant quels doutes ! Est-ce qu'il va me laisser continuer à étudier, est-ce que j'en aurais encore le temps dans cette modeste vie domestique ? (...) Et je ne peux et ne veux rester à la maison ! Moi aussi, je veux vivre !

Zemlinsky au piano
Zemlinsky au piano

Ce conflit et ces doutes l'amènent (et l'amèneront toujours) inexorablement à prendre très vite, presqu'aussi vite qu'elle s'est enflammée ( J'ai tout le temps l'impression que cette passion ne va pas me suffire longtemps.), une distance de plus en plus grande avec l'objet de ses élans premiers : Je viens de regarder son image - avec une monstrueuse indifférence. Je ne me comprends pas. À vrai dire, je viens juste de voir qu'il m'indiffère depuis longtemps déjà... 

Cupidon
Cupidon

Cette ambivalence se manifeste également sur le plan physique : Lui, tellement laid - tellement petit [il lui arrive à l'épaule, comme ce sera aussi le cas de Mahler], et moi, tellement belle, tellement grande... même si elle arrive encore à se dire que finalement tous les grands hommes étaient petits - presque tous...  Considérations qui s'accompagnent aussi - il faut bien le dire, même si on n'y insistera pas - de notations pour le moins peu philosémites, certes dans « l'air du temps » à Vienne, mais qui vont prendre par la suite chez Alma un caractère de plus en plus accentué. Toutes ces ambivalences se retrouveront dans la relation d'Alma à Mahler, mais n'anticipons pas... Pour l'instant un dieu s'éloigne, et Alma est déjà prête à jouer pour séduire le prochain qui se présentera...
Il ne va pas tarder... mais ce Moi aussi je veux vivre ! annonce dramatiquement ce qui va se jouer pour Alma avec Gustav, dramatiquement car cette fois elle ne reculera pas... 

François Darot

Vers Mahler Chef de Choeur
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