Jouer pour séduire les dieux.

Troisième épisode
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Le contrat.

Mahler
Mahler

Quelques jours seulement après sa rencontre avec Fräulein Schindler (voir l'épisode précédent),  Mahler, qui doit s'absenter de Vienne pendant trois semaines pour une tournée en Allemagne (notamment pour diriger sa 4e symphonie à Berlin), va mettre à profit cet éloignement pour tenter de dissiper toutes les ambiguïtés et de vaincre les résistances qu'il sent chez cette «  jeune et jolie jeune fille, intéressante et intelligente »  dont il a décidé en une soirée qu'elle serait sa femme.... Et de lui mettre les points sur les i dans une série de lettres dont la dernière est restée célèbre dans les annales de la correspondance « amoureuse » et alimente encore les discussions et polémiques autour du destin de ce couple peu commun. Il faudrait pouvoir tout citer de cette lettre fleuve (une vingtaine de pages manuscrites, admirons au passage les performances épistolaires de l'époque), rédigée à Dresde le 19 décembre 1901, interrompue en son milieu par la direction d'une répétition avec 300 musiciens et reprise après la fin de celle-ci.  On peut en lire quelques extraits ici : Lettre de Gustav Mahler à Alma et en entendre également des passages dans une émission de France-Musique qui lui fut entièrement consacrée : Les greniers de la mémoire

Mahler
Mahler

Et même si l'extraordinaire dissertation sur la notion de « personnalité » qui en occupe toute la première partie, constituerait également à elle seule un véritable morceau d'anthologie, nous devons malheureusement nous borner à isoler de cette longue lettre les passages essentiels pour notre propos : «  L'arrogance est toujours le propre de tels hommes : en dévidant l'écheveau de leurs pensées dans leur petit espace, ils croient accomplir la fonction unique de l'esprit humain. Même toi, mon Alma, tu n'échappes pas à cette arrogance. Des remarques comme (...) : « Que nous ne soyons pas d'accord sur certains sujets, sur certaines idées, etc (...) ». Alma, mon enfant, nous serons unis dans notre amour et dans notre cœur... mais dans nos idées ? Mon Alma, quelles sont donc tes idées ? Le chapitre sur les femmes de Schopenhauer ? L'antimorale du surhomme de Nietzsche, aussi fallacieuse que détestable ? Les rêveries idéologiques fumeuses et éthyliques de Maeterlinck ? Les humeurs gaillardes de Birnbaum et de ses pareils ? Ce ne sont pas, Dieu merci, tes idées, mais les leurs !  »

Mahler à New-York
Mahler à New-York

A présent, je dois m'interroger à nouveau. Qu'est-ce donc que cette idée fixe qui s'est introduite dans cette petite tête si profondément et si tendrement aimée, qu'elle doit « être et devenir elle-même » ? Que se passera-t-il le jour où la passion (cela arrive très vite) sera calmée (cela arrive très vite), lorsque viendra le moment , non pas d'habiter, mais de vivre ensemble et de s'aimer ? (...) Là-dessus, mon Alma, il faut que les choses soient claires entre nous dès à présent (...) Je me trouve dans l'étrange situation d'opposer à la tienne ma musique que tu ne connais pas et ne comprends pas encore (...) Ne t'est-il pas possible de considérer désormais ma musique comme la tienne ? Je ne veux pas encore parler ici en détail de « ta » musique. J'y reviendrai. Mais dans l'ensemble ? Comment te représentes-tu un tel ménage de compositeurs ? T'imagines-tu à quel point une rivalité si étrange deviendra nécessairement ridicule, et sera plus tard dégradante pour nous deux ? Que se passera-t-il lorsque tu seras « en forme » [pour composer] et qu'il faudra t'occuper de la maison ou de quelque chose dont j'ai besoin si, comme tu me l'écris, tu veux m'épargner les petits détails de la vie ? (...) Que tu doives être « celle dont j'ai besoin », si nous devons être heureux, mon épouse et non pas ma collègue, cela, c'est sûr ! Est-ce que cela signifie pour toi une interruption de ta vie ? Crois-tu devoir renoncer à un grand moment de ton existence dont tu ne pourrais te passer, si tu abandonnes complètement ta musique afin de posséder la mienne et aussi d'être mienne ?

Mahler
Mahler

«  Cela doit être clair entre nous, avant que nous ne puissions songer à un lien qui nous unisse pour la vie. Que signifie donc : « Je n'ai pas encore retravaillé depuis... maintenant je vais travailler, etc., etc., ? » Qu'est-ce donc que ce travail ? Composer ? Pour ton propre plaisir ou pour enrichir le bien commun de l'humanité ? (...) Que durant ce temps (notre « temps haut »  [littéralement :  hoch ZeitHochzeit  signifiant « mariage » en allemand]  comme je l'ai nommé) tu aies des remords parce que tu négliges tes études de forme musicale ou de contrepoint, cela m'est incompréhensible ! Je ne te parle ici, comme je te l'ai déjà dit, non pas de tes œuvres que je ne connais pas encore, mais de tes rapports avec moi, avec mon être, qui doivent déterminer tout notre avenir. (...) Tu n'as désormais qu'une seule profession – me rendre heureux ! Je sais bien que tu dois être heureuse (grâce à moi) pour pouvoir me rendre heureux. Mais les rôles dans ce spectacle qui pourrait devenir une comédie aussi bien qu'une tragédie (ni l'un ni l'autre ne serait juste) doivent être bien distribués. Et celui du « compositeur », de celui qui « travaille », m'incombe. Le tien est celui du compagnon aimant, du camarade compréhensif.  »

Mahler

«  Almschi [« petite Alma »], je t'en prie, lis-bien cette lettre ! Il ne peut pas y avoir entre nous de simple intrigue amoureuse ! Avant que nous ne nous parlions, il faut que tout soit clair. Tu dois savoir ce que je désire, ce que j'attends de toi et ce que je puis t'offrir, ce que tu dois être pour moi. Tu dois « renoncer » (comme tu me l'as écrit) à tout ce qui est superficiel, à toute convention, à toute vanité et à tout aveuglement (en ce qui concerne « personnalité » et « travaux »). Tu dois te donner à moi sans conditions, tu dois soumettre ta vie future, dans tous ses détails, à mes besoins et ne rien désirer que mon amour !  »

On ne saurait être plus explicite ! A la lecture de cette longue missive, sans guère d'équivalent dans l'histoire de la correspondance amoureuse, on reste confondu devant un tel mélange de hauteur de vue, de passion, de sincérité et de conviction d'une part, et d'autre part de suffisance paternaliste (d'aucun(e)s diraient « machiste ») et d'égocentrisme. Mais tout jugement sur le fond mis à part, on ne peut s'empêcher d'admirer Mahler d'avoir osé tenter (et réussir) un tel pari... Qui donc se permettrait aujourd'hui d'adresser pareille oukase à sa bien-aimée, eût-elle vingt ans de moins que lui, pour la convaincre de l'épouser, au risque évident de la faire fuir ?

Le sacrifice

Alma Mahler
Alma

Et c'est en toute logique (mais ces affaires-là ne lui obéissent guère...) ce qui aurait dû se passer. Car le jour même où Mahler, à Dresde, écrivait « sa » lettre, Alma, à Vienne, notait dans son journal : « Soirée Pollack. Nous avons beaucoup parlé de Gustav. J'ai pu un peu évacuer ma rancœur dans la conversation. La tempête en moi devait sortir. Si les choses se font, si je deviens sa femme, eh bien il va falloir dès maintenant que je me secoue de belle façon pour être sûre d'avoir la place qui m'appartient... celle d'une artiste. Il n'a aucune estime pour mon art – mais beaucoup pour le sien – et moi je n'ai aucune estime pour son art, mais beaucoup pour le mien. C'est ainsi ! Et le voilà qui ne parle plus que de sauvegarder son art. J'en suis incapable. Ce serait passé avec Zemlinsky, car je ressens son art – c'est un type génial. Mon Gustav, lui, est si pauvre – si terriblement pauvre. S'il savait sa pauvreté – il se cacherait le visage de honte. Et moi qui suis tout le temps forcée de mentir... Toute ma vie durant, mentir, tout le temps. » On ne peut guère imaginer plus radical quiproquo !

Alma Schindler
Alma

Et pourtant l'incroyable, l'inimaginable (?) va se produire... Devant une telle volonté plus forte que la sienne, pour la première fois (et la dernière), celle d'Alma va plier, la rebelle va obéir, elle va renoncer à sa propre existence pour épouser celle qui la subjugue. Dès le lendemain (samedi), elle note : «  Je me suis forcée à bien dormir toute la nuit. Relu sa lettre ce matin, de la première à la dernière ligne – et quelle chaleur j'ai senti soudain. Et si, par amour pour lui, je renonçais ? A mon passé ! (...) Oui, il a raison. Je dois vivre entièrement pour lui, afin qu'il soit heureux. Et je me sens maintenant toute bizarre de l'aimer profondément et sincèrement. Jusqu'à quand ? Je l'ignore, mais c'est déjà beaucoup – beaucoup. » Et le dimanche : «  Ne rien, rien faire d'autre... que lui obéir. (...) Je ne cesse de penser à lui. Je travaille sans plaisir. Mon amour de Gustav - je ne pense qu'à lui, à lui seul. (...) Il est malade mon pauvre Gustav, il pèse 63 kilos – c'est bien trop peu. Je vais le choyer comme un enfant. Je l'aime avec une infinie tendresse. Quel dommage qu'il n'arrive pas à prononcer les « r ». Etrange aussi qu'il veuille m'appeler Marie, parce qu'il aime tant la force du r au milieu. Etrange et... ! [Freud – il fallait que ce soit lui pour y penser – éclaircira le mystère quelques dix ans plus tard : Marie est le prénom même de la mère de Mahler...] (...) J'ai une telle peur qu'il ne tombe malade – c'est indescriptible. Je le vois déjà gisant dans son sang. » Voilà qui aurait sûrement aussi intéressé Sigmund... Toujours est-il qu'Alma, dans un de ces retournements aussi soudains qu'extrêmes dont sont capables les êtres de passion, « vire sa cuti » et saute le pas, elle bascule dans l'amour et l'abnégation : « Je suis incapable de penser... Tout commence par Gustav et finit par Gustav. Je souffre d'un désir sans fin. Tout, je vais tout donner pour lui – ma musique – tout – tellement je souffre ! Tellement je veux lui appartenir – tellement je lui appartiens ».

L'arbre de vie
Klimt, L'arbre de vie
Klimt,
Klimt, La vérité nue

Et au mépris de tous les avis et conseils de son entourage, à son tour elle fonce ! Dès le lendemain (lundi...), ils sont fiancés... Une semaine après, le mariage est fixé à la mi-février, soit dans moins de deux mois ! Alma enterre avec enthousiasme sa vie de jeune fille : Il sera désormais le seul à remplir mon cœur – le seul. Je ne vais plus leur jeter un seul regard, à tous ces mâles. Tout lui donner – à mon mari. Nous faisons déjà tellement un qu'on ne peut guère faire mieux. Autant avec A.Z. [Zemlinski] j'étais frénétiquement, furieusement amoureuse, autant ici [avec Mahler], je suis animée des sentiments les plus pieux. ». Cette piété nouvelle la pousse même à mettre fin à son journal intime, auquel elle avait commencé à se confier quotidiennement à l'âge de dix-huit ans, en réaction sans doute à la « trahison » de sa mère épousant Carl Moll, beau-père rejeté dont elle se refusera toujours obstinément à joindre le patronyme à celui de son propre père, Schindler. Et voilà qu'elle s'apprête à lui adjoindre celui de Mahler... Une page nouvelle de sa vie s'ouvre pour Alma Schindler-Mahler, mais la dernière, pathétique, sur laquelle elle referme définitivement son journal, en ce jeudi 16 janvier 1902, laisse déjà entrevoir que la suite sera tout sauf un long fleuve tranquille :

Gustav Klimt
Klimt,

« Voilà, j'ai été pendant un temps vraiment heureuse, et j'ai donc arrêté d'écrire. Or, depuis quelques jours seulement, ce n'est plus comme avant. Il veut me changer, me changer complètement. Et moi aussi, je le veux. J'y arrive tant que je suis à ses côtés – mais il suffit que je sois seule pour qu'aussitôt mon autre moi, cette mauvaise tête vaniteuse, ait envie de ressortir. Et moi, j'obtempère. Mes yeux rayonnent de frivolité – ma bouche ment, ment perpétuellement. Et lui le sent, le sait – sur le moment je le sais – alors maintenant. Il faut que je monte jusqu'à lui. Hier dans l'après-midi... Il m'a suppliée de lui parler – et moi – je n'ai su trouver la moindre parole chaleureuse. Pas une. J'ai pleuré. Ce fut tout... Juste devenir son égale – juste ça. Je suis double : je le sais. Juste ça – quelle est la vraie Alma ? Est-ce que je ne vais pas faire son malheur et le mien si je mens ? Est-ce que je mens d'ailleurs ? Ce sentiment profond de félicité quand il me regarde avec ravissement. Un mensonge aussi ? Non – non. Je dois bannir l'autre Alma. Celle qui a toujours fait la loi – il faut qu'elle tombe. Je dois tout faire pour devenir humaine. Tout – accepter de ce qui va m'advenir. » Pendant dix ans, Alma Mahler va effectivement s'efforcer loyalement de «  bannir l'autre Alma, celle qui a toujours fait la loi  », Alma Schindler. Mais au prix d'un sacrifice de soi, d'une auto-mutilation, certes consentis, mais qui ne vont pas manquer de laisser chez elle de profondes cicatrices, lesquelles vont se rappeler douloureusement à elle tout au long de sa vie avec Gustav Mahler.





C'est ce que nous évoquerons dans la suite de cette interminable chronique.

François Darot

Vers Mahler Chef de Choeur.
Vers Alma & Gustav, premier épisode.
Vers Alma & Gustav, deuxième épisode.
Vers Alma & Gustav, troisième épisode, haut de page.
Vers Alma & Gustav, quatrième épisode.
Vers Alma & Gustav, cinquième épisode.