Jouer pour séduire les dieux.

Quatrième épisode
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Frau Mahler, ou scènes de la vie d’artiste conjugale… 

« Mon bateau est au port, mais il fait eau… »
« L’un près de l’autre, à la fois proches et étrangers… »
« A côté de lui, je ne suis et ne serai jamais rien… »

Une fois le Rubicon franchi, l’affaire est rondement menée.
Mariage le 9 mars, « dans la plus stricte intimité » (Mahler a décliné l’honneur d’une aubade nuptiale proposée par le chœur du Hofoper), c’est-à-dire dans la sacristie de la monumentale Karlskirche (l’église baroque Saint-Charles-Borromée, inspirée de Saint-Pierre de Rome), afin d’éviter la « foule nombreuse et en majeure partie féminine », selon la presse, qui sur la foi d’une rumeur a pris place dans l’église et à qui on annoncera à la fermeture des portes que le mariage a déjà eu lieu en début d’après-midi ! Repas de noces en famille vite expédié dans la foulée, puis valises et départ le soir même en « voyage de noces ».
Mais comme la plupart des voyages qu’Alma fera en compagnie de Gustav, il s’agit en réalité d’un « voyage d’affaires », c’est-à-dire pour Mahler d’une tournée de concerts, en l’occurrence dans la capitale impériale de toutes les Russie, Saint-Pétersbourg.

Anonyme : Un chef d'orchestre hyper-moderne, Le chef d’orchestre Kappelmann dirige sa Symphonia diabolica , extrait de « Fliegende Blätter », mars 1901.

Au retour, les jeunes mariés ont bien prévu de s’accorder une escapade amoureuse à Varsovie, mais las !, Mahler ayant été payé de ses concerts par chèque, ils s’aperçoivent dans le train qu’ils n’ont plus que cinq roubles en poche ! L’escapade projetée se transformera en errance nocturne dans les rues désertes pour cause de carême, et se terminera au buffet de la gare devant un plat d’œufs en attendant le premier train pour Vienne… dans lequel Alma finira par découvrir dans une poche reculée de son porte-monnaie une pièce d’or qui les eût tirés d’affaire !
La vie d’artiste commence…
A leur retour à Vienne, Alma et Gustav s’installent au domicile conjugal, soit dans l’appartement de Mahler où Justi a libéré la place (elle a épousé Arnold Rosé dès le lendemain du mariage de son frère), agrandi par réunion avec un appartement voisin. Alma prend résolument en main les affaires domestiques (« Je dois veiller à tout, chaque détail a son importance »), à commencer par les dettes de Mahler. Elle qui avait été habituée à vivre grand train et sans compter va devoir endosser le rôle de ménagère économe, réussissant à éponger toutes les dettes de Gustav en cinq ans, au prix d’une vigilance qui ne laissera guère de place à la fantaisie… De fantaisie, il n’en est de toute façon pas question dans l’emploi du temps très strict que la « vie d’artiste » de Gustav impose au couple :
« Après s’être levé à sept heures et avoir travaillé sur sa propre musique, il se rend à l’Opéra à neuf heures pour revenir déjeuner à treize heures. Au moment où il franchit la porte, il faut que la soupe soit sur la table. Le silence est alors requis, une consigne que les enfants devront plus tard appliquer à la lettre, leur père ne souhaitant pas parler afin de continuer son travail intérieur. Un peu de repos avant d’aller faire une promenade, ensuite le thé à cinq heures, puis il repart à l’Opéra pour la soirée, qu’il y ait concert ou non. Enfin le souper est prévu à la maison. Dans toute cette organisation, il s’agit surtout de ne pas perdre un instant qui pourrait être mis à profit. »
(Catherine Sauvat – voir bibliographie).

Scènes champêtres

Villa Siegel
La villa Siegel, résidence d'été des Mahler à Maiernigg.

Les séjours de « vacances » à la campagne, dans leur maison de Maiernigg (une des sources des dettes de Mahler), au bord du lac de Wörthersee, en Carinthie, n’apportent guère plus de variété ni de fantaisie dans la vie du couple. Ils y vivent d’ailleurs quasiment séparés, car Mahler se réfugie, pour travailler sans être dérangé, à bonne distance de la maison, dans son « Häuschen » (« petite maison »).
Ken Russell en fera un « palafitte » romantique sur le lac, nettement plus « cinégénique », surtout quand il s’agit de l’incendier sans mettre le feu à la forêt… ni au lac ! En fait une très modeste « cabane » construite à même le sol en pleine forêt, meublée essentiellement d’un piano, des œuvres complètes de Goethe et de celles de Jean-Sébastien, seules partitions à y être admises, en dehors de celles que Mahler y écrira...
À nouveau, l’ordonnancement de la journée est des plus stricts :
« Chaque matin, il se lève encore vers six heures et sonne aussitôt la cuisinière Elise pour qu’elle porte aussitôt au Häuschen un petit déjeuner composé de café au lait, de beurre, de pain de régime et de confiture. Selon Alma, la pauvre femme a reçu l’ordre d’emprunter, quel que soit le temps, un raidillon escarpé, et bien distinct du chemin normal, car Mahler ne veut voir ni parler à personne avant de se mettre au travail (…) Pendant ses heures de travail, Alma s’efforce, comme Justi avant elle, de faire régner le calme autour du Häuschen. Dans ce but, elle couvre d’amabilité les voisins les plus proches pour qu’ils enferment leurs chiens. »
(HLdLG – voir bibliographie).

Mahlers Häuschen
La " Häuschen ".

Seules distractions admissibles pour Mahler au sein de cette vie d’ermite : la nage et la marche. Car le musicien est aussi un sportif : chaque jour quand il a fini de travailler il descend jusqu’au lac pour se baigner, et une fois dans l’eau il siffle pour que son épouse le rejoigne, sur la rive… Ils reviennent ensuite ensemble à la maison, où la soupe doit être servie quand il franchit la porte. Après le repas et par tous les temps, Mahler entraine Alma dans une longue « course » (marche) à pied autour du lac. La pauvre suit comme elle peut, avec d’autant plus de difficulté voire d’épuisement qu’elle en est à son cinquième mois de grossesse…
Mais heureusement, « lorsqu’elle est par trop fatiguée, Mahler la serre tendrement dans ses bras et lui murmure à l'oreille : "Je t'aime, je t'aime ! ", avant de se remettre en route. Il lui arrive aussi de sortir de sa poche un carnet d'esquisses et d'y noter ses idées musicales, tout en battant la mesure avec son crayon. Parfois, la pause se prolonge. Dans ce cas-là, la jeune femme s'asseoit sur un tronc d'arbre, osant à peine regarder son époux de peur de le déranger. Lorsque l'idée musicale lui paraît bonne, son époux lui sourit, "persuadé qu'elle doit être aussi heureuse que lui".»
(HLdLG).

Car Mahler est parfaitement épanoui dans cette nouvelle vie « conjugale », tout entière consacrée à son art :
« Tout ce que j’exige et souhaite de la vie se réduit à une seule chose : être incité au travail (ou non) ! Or en ce moment j’y suis plongé comme jamais auparavant. Il en résulte donc que tout va pour le mieux » (à Nanna Spiegler).
Et de fait, Mahler composera d’un bout à l’autre, pendant ce premier été de vacances conjugales, sa cinquième symphonie :
« V ! Amicalement, Mahler… Vous savez ce que signifie ce message de jubilation qui accompagne un salut ! »
(à Guido Adler).

Les désarrois de l’élève épouse…

Klimt Bloch-Bauer
Klimt, portrait d'Adèle Bloch-Bauer.

Mais si pour Gustav « tout va pour le mieux » , il n’en va pas de même pour Alma. La jeune épouse éprouve beaucoup de difficulté à s’adapter à cette vie austère, qu’elle jugera d’une « pureté inhumaine ». En fait, elle est déjà reprise par son conflit existentiel fondamental, oscillant d’un jour à l’autre de l’amertume dépressive auto-dévalorisante à l’exaltation oblative. Trois extraits du journal d’Alma de ce premier été, rédigés à quatre jours d’intervalle alors que Mahler, lui, est en pleine « jubilation » créatrice, permettent d’en prendre toute la mesure :
« Je ne sais que faire.
Il y a en moi un si terrible conflit! Livrée à la douleur, je brûle de trouver un être qui pense à moi, qui m'aide à me trouver ! Je ne suis plus qu'une ménagère. Je sors de la chambre de Gustav. Sur son bureau, il y a un gros livre de philosophie, aussi lourd qu'indigeste, et je me suis dit : " Si seulement il pouvait me communiquer un peu [de cette sagesse]! Me la faire partager au lieu d'avaler cela tout seul! " Je me mets au piano, je meurs d'envie de jouer, mais j'ai perdu le chemin qui mène [à la musique]! Mes yeux ont oublié. Sans douceur, on m'a pris le bras, et on m'entraîne loin, loin de moi-même. Et je brûle de revenir là, où j'étais... Cet hiver sans travail! Cette agitation infernale de notre vie! Sans une minute pour penser pour regarder en moi-même! Avoir perdu tous mes amis pour en retrouver un qui ne me connaît pas! »
(10 juillet)
« 12 juillet.
Aujourd'hui, je pense tout autrement. Avant-hier après-midi, nous avons eu une discussion pénible. J'ai tout dit, et lui, avec sa bonté infinie, s'est demandé comment [faire pour] m'aider. Et je le comprends ! pour le moment, il ne le peut pas! Il est tout entier absorbé par sa création. Je veux profiter de cet été pour m'améliorer de toutes les manières. Je vais essayer d'apprendre et, dans la mesure du possible, de m'emplir, de m'accomplir !... Hier, Gustav était heureux. Grâce à moi, il a l'âme apaisée. Sans cesse, il m'a remerciée, il a répété que je ne devais avoir aucun regret. Moi aussi, je me sens mieux. J'ai maintenant un but, un but final : sacrifier mon bonheur pour un autre et le retrouver ainsi. »

Rosiers sous les arbres
Gustav Klimt : Rosiers sous les arbre - 1905.

« 13 juillet.
J'ai été seule toute la matinée et tout l'après-midi. Lorsque Gustav est descendu, tout heureux et tout rempli de son travail, je n'ai pas pu partager son bonheur, j'ai de nouveau fondu en larmes. Cela l'a rendu sérieux, terriblement sérieux. Maintenant, il doute de mon amour, comme j'ai en ai si souvent douté moi-même ! Parfois, je meurs d'amour pour lui, puis, un instant après, je ne sens plus rien, rien ! Si j'aime, je puis tout supporter avec la plus grande facilité. Si je n'aime pas, c'est impossible ! Et pourtant, je suis consciente que personne ne m'a jamais été aussi proche. Si seulement je pouvais trouver mon équilibre intérieur ! Je me torture et je le torture aussi. Il m'a dit hier n'avoir jamais travaillé ni aussi longtemps ni aussi facilement et cela m'a exaltée. Lorsque je sais que je puis lui donner le bonheur par mes souffrances, comment puis-je hésiter un seul instant ? Désormais, je ne lui laisserai plus rien voir de mon combat intérieur. Je vais semer sur son chemin la paix, le bien-être, l'harmonie. Mais mon visage, mes yeux me trahissent ! Et toujours ces larmes ! Je n'ai jamais autant pleuré qu'en ce moment, et pourtant j'ai tout ce qu'une femme peut désirer ! »


Le décor est planté.
La vie conjugale avec Mahler ne sera bien souvent pour Alma qu’un long chemin de larmes, d’amertume et de révolte contenue (ou non…), une succession de crises dépressives, entrecoupées de répits et de réconciliations provisoires, parfois dans une communion autour de la musique de son époux, dont elle commence peu à peu à reconnaître le génie : « J’en ai presque pleuré. Quelle profondeur il y a chez un tel homme ! Et comme je manque d’âme ! Souvent je me rends compte à quel point je suis peu de choses et je possède peu de choses en comparaison de son incommensurable richesse » (on notera que cette dernière phrase forme l’exacte antithèse de celle qu’Alma avait écrite seulement quelques mois auparavant, et que nous avons citée dans l’épisode précédent – cf. « Le sacrifice »).

Pour ne pas allonger démesurément cette chronique, on ne s’attardera pas désormais sur ces neuf années de « scènes de la vie conjugale », et on se bornera seulement à en évoquer très (trop !) succinctement, cette fois, les quelques épisodes les plus marquants.

Kindertotenlieder

Alma Mahler et ses filles
Alma Mahler et ses filles.

Le 3 novembre 1902, naît le premier enfant de Gustav et Alma, la petite Maria, vite surnommée « Putzi ». L’accouchement a été difficile et douloureux pour Alma, et Mahler l’a vécu dans l’angoisse :
« Comment les hommes peuvent-ils encore se résoudre à avoir des enfants quand ils savent que c’est au prix de telles souffrances ? » Quand il en connaîtra la raison (l’enfant se présentait par le siège), elle lui inspirera après-coup un commentaire plus joyeux :
« C’est bien un enfant à moi pour montrer ainsi la seule partie que le monde mérite ! »
Joie qu’Alma a bien du mal à partager, car la fibre maternelle ne va pas se révéler son fort : 
« Je n’ai pas encore pour elle [Maria] l’amour qu’il faudrait (…) Gustav vit sa vie. Mon enfant n’a pas besoin de moi. Je ne peux pas non plus m’occuper de cela. »
On aura déjà compris que, pas davantage que la vie conjugale, la maternité ne comblera l’insatisfaction profonde d’Alma :
« J’ai eu tant de mal à me sentir mère… »
La naissance, moins de deux ans plus tard, le 15 juin 1904, d’Anna, dite Gucki (la « petite regardante », avec ses immenses yeux bleus), ne lui permettra pas de surmonter ce conflit, même si elle s’efforce de remplir aussi scrupuleusement qu’elle le peut (comme elle le fait de son rôle d’épouse…) son rôle de mère :
« Les enfants, puis Gustav puis les enfants… eux, lui… il ne se passe rien d’autre. Ma jeunesse s’enfuit et je n’ai encore rien fait. »

Mahler en famille
Mahler en famille.

La paternité réussira beaucoup mieux à Mahler. Il aura avec ses filles, selon Alma qui en éprouvait peut-être même quelque jalousie secrète, « des rapports tout à fait singuliers » , particulièrement avec sa fille aînée, Putzi, dont il s’était véritablement entiché, et qui lui ressemblait beaucoup, tant physiquement que moralement, alors que Gucki tenait davantage de sa mère. Au Häuschen, où Putzi venait régulièrement chercher son père le matin,
« ils avaient souvent de longues conversations. Personne ne savait de quoi ils parlaient. Je ne les dérangeais jamais. (…) Mais tous les deux revenaient tellement, tellement liés et tellement heureux de leur conversation que je m’en réjouissais, moi aussi, sans rien dire. Elle était tout à fait sa fille, belle comme le jour, entêtée et en même temps inapprochable, au point que cela promettait de devenir inquiétant. Ses boucles noires et ses grands yeux bleus ! Il ne lui a pas été accordé de vivre longtemps, mais il devait en être ainsi, elle devait être pendant quelques années sa joie et cela a en soi une valeur d’éternité ! Il a voulu être enterré dans sa tombe et c’est ce qui a été fait. »
(Alma).

Friedrich Rückert
Friedrich Rückert.

Car le destin va frapper durement la famille Mahler, non sans une cruauté toute particulière à l’égard du compositeur ! En effet, si Mahler a composé pendant ces années heureuses dans son Häuschen estival, ses 5e et 6e symphonies, il y a aussi achevé ses Kindertotenlieder. Le poète Friedrich Rückert avait écrit ces « chants pour les enfants morts » à la suite de la mort de ses deux plus jeunes enfants, emportés l’un après l’autre par la scarlatine à 3 semaines d’intervalle. Mahler en met cinq en musique entre 1901 et 1904. Plus tard, dans ses Mémoires, Alma témoignera de son incompréhension :
« Si l'on n’a pas d'enfants, ou si on les a perdus, j'admets que l'on puisse mettre en musique des paroles aussi terrifiantes, mais autrement ? Comment donc comprendre qu'une heure après avoir embrassé et cajolé des enfants en pleine santé, au physique comme au moral, on se lamente sur leur mort ? Je m'exclamai alors: "Pour l'amour de Dieu, ne tente pas la fatalité!" »
Moins de trois ans après avoir mis le point final à ces « chants d’un père affligé », dont Mahler a souhaité qu’ils fussent toujours chantés par un homme, c’est lui-même qui va pleurer la mort de sa fille adorée, à l’âge de 4 ans et demi, frappée également par la scarlatine de façon terrible : il faudra pratiquer une trachéotomie et les parents sidérés de douleur assisteront à l’agonie et aux râles de leur enfant pendant une journée entière.
« Mahler courait ici et là, en pleurant et en sanglotant devant sa – ou plutôt devant la porte de ma – chambre, car dans un geste suicidaire je l’avais couchée dans mon lit. Il s’est sauvé pour ne plus rien entendre. Il ne pouvait plus le supporter. »
(Alma).

Bruno Walter
Bruno Walter.

La perte de sa fille préférée restera pour Mahler le coup le plus terrible que le destin lui ait jamais porté, même s’il lui en réserve encore quelques autres, et il en demeurera à jamais inconsolable. On voudrait croire qu’il en ait été de même pour Alma, et comment pourrait-on se permettre d’en douter ?… Et pourtant… Sur son lit de mort, au lendemain de Pâques 1935, Manon (à qui Alban Berg dédiera à titre posthume son concerto  A la mémoire d’un ange ), la fille d’Alma et de Walter Gropius (cf. infra), aura à l’adresse de sa mère ces derniers mots terribles :
« Tu surmonteras ça, Maman, comme tu l’as toujours fait… », avant de se reprendre : « Je veux dire comme tout le monde le fait toujours… »
Mahler, lui, ne s’en remettra pas :
« Il est tout à fait démoli. Extérieurement personne ne remarque rien mais quiconque le connaît bien se rend compte qu’il est complètement à bout. Elle [Alma] m’a l’air de mieux supporter cela, dans les larmes et la philosophie. »
(Bruno Walter).
Et le choc est d’autant plus dur pour Mahler que, le destin ne frappant jamais un seul coup, c’est à l’occasion de ce terrible deuil que sa propre mort vient s’annoncer à lui.
« Lui et moi étions tellement désorientés, tellement perdus que, presque avec bonheur, j'ai sombré dans un long évanouissement. Le médecin est venu (…) Mahler a voulu introduire un peu de gaieté dans notre chambre et il a dit : "Pendant que vous y êtes, docteur, est-ce que vous ne voulez pas m'examiner, moi aussi ? Ma femme est toujours inquiète pour mon cœur. Il faut aujourd'hui [la rassurer et] lui donner un peu de joie. Elle en a bien besoin !" Et le médecin l'a examiné. Il s'est relevé avec un air extrêmement soucieux. Mahler était étendu sur le sofa, le Docteur Blumenthal était à genoux et il a dit d'un ton presque gai (comme la plupart des médecins quand ils diagnostiquent une maladie mortelle) : "Eh bien, vous n'avez pas à être fier d'un cœur pareil !" Avec cette découverte a commencé la fin de Mahler. »
(Alma).
C’est en effet dans ces circonstances déjà passablement tragiques qu’est révélée à Mahler la maladie dont il souffre et qui finira par l’emporter moins de quatre années plus tard : une insuffisance mitrale liée à une endocardite à streptocoques, ainsi que le révèleront les prélèvements effectués à New-York lors de la phase finale de la maladie.
Pour le moment, Mahler sait seulement qu’il « n’a pas à être fier de son cœur », diagnostic qui sera précisé à Vienne par le professeur Kovacs : « rétrécissement mitral bilatéral mais compensé ». Et surtout cette annonce de mauvaise augure sera doublée d’une interdiction totale (et sans doute exagérée) de pratiquer aucun sport, ce qui pour un Mahler marcheur, nageur, rameur, amoureux de la nature, féru d’excursions en montagne, sera vécu comme une véritable première mort.

Kathleen Ferrier
Kathleen Ferrier.

« Nous avions peur de tout. Lorsque nous faisions une promenade, il s’arrêtait sans cesse pour prendre son pouls. Souvent, dans la journée, il me demandait d’écouter les battements de son cœur pour voir si leur sonorité était normale, s’ils étaient calmes ou agités. »
(Alma)
« Son humeur était de calme résignation. Au lieu des grandes et joyeuses promenades, dorénavant, il faisait des marches prudentes. (…) Mais de ses courses rapides, des ascensions, de l’aviron et de la nage, c’en était fini. Plus tard, je l’ai souvent vu qui fumait seulement jusqu’à la moitié le cigare quotidien que le médecin lui avait accordé, puis le regardait d’un air pensif avant de le mettre finalement de côté sans rien dire. »
(Alfred Roller).

Père affligé inconsolable, mort en sursis, sportif cloué au sol, fumeur brimé (comment ne pas compatir sur ce dernier point…), Mahler trouvera le salut et la force de surmonter ces avanies du destin dans son art, et c’est sans doute le propre du génie. Sa musique y gagnera une nouvelle intensité, une profondeur dramatique et mélancolique conjuguée à une sérénité lumineuse et apaisée, qui culmineront dans ses dernières symphonies (dont la Huitième) et surtout, à mon humble avis, dans ce pur chef d’œuvre qui sera son « chant du cygne » : le Chant de la Terre… [à entendre bien sûr dans l’immortelle interprétation de l’immortelle Kathleen Ferrier, dont l’Abschied fut pour elle aussi son adieu à la vie…].

François Darot

Vers Mahler Chef de Choeur.
Vers Alma & Gustav, premier épisode.
Vers Alma & Gustav, deuxième épisode.
Vers Alma & Gustav, troisième épisode.
Vers Alma & Gustav, quatrième épisode, haut de page.
Vers Alma & Gustav, cinquième épisode.