Jouer pour séduire les dieux.

Cinquième épisode
-
Le retour de flamme, ou la revanche d'Alma...

« Moi qui me pensais vieille et laide, je me sens à nouveau désirable. »

Avec tact...

Anna von Mildenburg
Anne von Mildenburg

Sans vouloir faire intrusion indiscrète dans la vie intime et les secrets d’alcôve du couple (même si Alma elle-même ne s’est guère interdit, dans son journal « rétrospectif », d’y faire de nombreuses allusions), il est clair que ce n’est pas dans ce domaine non plus qu’Alma trouva remède à son insatisfaction existentielle. Elle aura aussi à subir, dès le premier été les intrusions, intempestives, elles, d’une ancienne maîtresse de Gustav, "la Mildenburg", diva wagnérienne du Hofoper, walkyrie au tempérament de Brünnhilde et d’Ortrud. « Jamais, avouera Alma, je n’ai cessé d’avoir peur d’elle et de ses intrigues ». Ses apparitions flamboyantes au foyer des Mahler inspireront à Ken Russel les scènes les plus extraordinairement « kitsch » de son tout aussi flamboyant  Mahler .

Hans Pfitzner
Hans Pfitzner

...fougue...

Et réciproquement, si l’on peut dire, les rares moments où Alma semble retrouver un peu goût à la vie sont ceux où les hommes s’approchent à nouveau d’elle, comme au temps de sa vie de jeune fille courtisée de toutes parts. Elle remarquera ainsi « avec joie et plaisir », le fait d’avoir été suivie dans la rue par un jeune homme inconnu. Mais le premier à oser lui faire plus ouvertement la cour sera le jeune compositeur Hans Pfitzner, cour peut-être un tantinet intéressée au début car Alma intervient avec fougue, et la complicité de Bruno Walter, pour faire revenir Mahler de son jugement premier (« bouillie invertébrée ») sur l’opéra de Pfitzner Die Rose vom Liebesgarten. Avec succès, car Mahler finira par s’enticher de l’œuvre (« Rien de plus beau n’a été écrit depuis le premier acte de la Walkyrie ») et la monter au Hofoper. Grandeur d’âme toute à son honneur compte tenu de « l’antipathie fondamentale » que Pfitzner affiche vis-à-vis de la musique de Mahler et de la sympathie plus qu’appuyée qu’il manifeste vis-à-vis de son épouse !

...contact...

La cour de Pfitzner auprès d’Alma se fait du coup plus pressante, pour ne pas dire éhontée (« il me touchait avec ses mains partout où c’était possible »), et Mahler finira quand même par en prendre quelque ombrage. Au point de demander à son épouse de lui lire le soir à la veillée La sonate à Kreutzer de Tolstoï, récit dans lequel le grand écrivain présente la thèse que l’homme et la femme doivent se débarrasser de leurs pulsions charnelles et s’élever à un amour noble et chaste… Est-ce l’effet de ces bonnes lectures ? Toujours est-il qu’Alma, malgré « ce picotement épidermique que je n’ai pas éprouvé depuis longtemps » , tient bon et renvoie Pfitzner à sa Rose :
« A nouveau, je constate cela sans regret, Gustav est jaloux. Mais il n’a plus de raison de l’être … ».

Ossip Gabrilowitsch
Ossip Gabrilowitsch

...et doigté.

Cette fermeté dans la fidélité conjugale sera un peu plus difficile à tenir pour Alma lorsqu’un jeune pianiste prodige russe lui déclarera à son tour sa flamme. Ossip Gabrilowitsch fait partie du petit cercle des jeunes musiciens fervents admirateurs de Mahler, cercle auquel appartient également Alban Berg. Mahler s’est pris de sympathie pour Gabrilowitsch, dont la vivacité et l’enthousiasme le touchent, au point que le jeune russe sera souvent invité à la table des Mahler. Et à force de fréquenter le couple, son admiration pour Mahler va se doubler d’une attirance de plus en plus vive pour son épouse. C’est dans la chambre d’hôtel parisienne, où les Mahler font étape en décembre 1907 sur la route des Etats-Unis, qu’Ossip se déclare :
« Je dois vous faire une terrible confession, je suis en train de tomber follement amoureux de vous. Aidez-moi à échapper à moi-même ! J’aime Mahler et ne dois en aucun cas lui faire de la peine ! »
« Saisie je me suis tue. Ainsi étais-je tout de même digne d’être aimée, ainsi n’étais-je ni vieille, ni laide, comme je croyais l’être. Dans l’obscurité, il a tâtonné pour trouver ma main. Mais la lumière a jailli. Mahler était là, dans la chambre, plein de beauté et d’amour, et le fantôme s’est évanoui. Quoi qu’il en soit, pendant toute une époque, [le souvenir de] cette scène m’a aidée à surmonter bien des complexes d’infériorité. »
(Alma).

Par la magie nouvelle de l’électricité, dissipatrice des tentations comme l’aube dissout les monstres (cf. plus loin), le fantôme s’est évanoui, mais il reviendra dès l’été suivant, à Toblach, nouvelle résidence estivale des Mahler, qui ont abandonné Maiernigg, trop lié au drame du décès de leur fille.
« Mes sentiments, qui tournaient à vide, se sont quelque peu liés à ceux de ce jeune homme. Il était évident que nous étions un peu épris l’un de l’autre. Nous ne voulions pas l’admettre et nous avons combattu avec force. Un soir, à Toblach, Mahler travaillait [comme d’hab… ndlr]. Ossip Gabrilowitsch et moi, nous nous sommes penchés à la fenêtre et nous avons contemplé le pré baigné de clair de lune. La clarté illuminait nos visages, que nous avons tournés lentement l’un vers l’autre. Après ce seul baiser, Gabrilowitsch est parti mais, toutes les fois que nous nous sommes revus, le grand combat a recommencé. Pourtant, nous aimions Gustav Mahler d’une telle manière qu’il ne nous venait pas à l’idée de lui être infidèles. »
(Alma).

Et de fait, l’un et l’autre renonceront l’année suivante à cette idylle « sacrilège » :
« Plus tard, à New York, nous nous sommes dit un adieu profondément triste. Gustav Mahler était allé se coucher. Ossip Gabrilowitsch m’a joué encore une fois, la dernière, la dernière, le petit intermezzo en la majeur de Brahms , que j’aime tant, et il ne l’a certainement jamais rejoué aussi bien. Nous étions heureux de cette victoire [sur nous-mêmes] mais Mahler avait tout entendu et il en a résulté une longue discussion. Parce que j’avais réussi à dominer tous mes instincts et mes désirs, j’ai pu me justifier. Gustav Mahler m’a crue mais il a été tellement désespéré que j’ai passé toute la nuit devant la fenêtre ouverte, au onzième étage, et j’ai prié Dieu de me donner la force de mettre un terme à cette nuit de douleur. Comme toujours, le matin est venu, lorsque la brume laiteuse du début de l’automne new-yorkais a commencé à se dissiper, je me suis retrouvée moi-même. »
(Alma).

Clara Clemens
Clara Clemens

On peut penser que Gabrilowitsch a dû finalement être plutôt soulagé de ce « happy end » compte tenu de l’admiration manifestement sincère et profonde qu’il vouait à Mahler :
« Pour moi, Mahler est l’incarnation même des idéaux artistiques et humains les plus élevés. (…) Le fait de l’avoir connu me rend la vie plus noble, plus digne d’être vécue ».
Quelques mois plus tard, il épousera la fille de Mark Twain, Clara Clemens, échappera de justesse en 1917 à un pogrom à Munich, et s’installera définitivement aux Etats-Unis, où il deviendra le directeur fondateur de l'Orchestre symphonique de Detroit, tout en poursuivant sa carrière de concertiste.

Par contre, on sent que cette vie de « renoncement à tous ses instincts et désirs » devient de plus en plus difficile à supporter pour Alma. Et que ce « grand combat » qu’elle mène contre elle-même depuis son mariage ne va plus être bien longtemps victorieux…

Le retournement, ou la dernière « extase amoureuse » de Gustav Mahler…

Celui qui viendra à bout des résistances chancelantes d’Alma lui est présenté par son médecin, à l’occasion d’une cure qu’elle effectue en juin 1910, à Todelbad dans le Tyrol, pour se remettre d’une grande fatigue et de divers maux, sans doute consécutifs à une fausse couche. Le médecin, décidément inspiré, accompagne cette présentation d’une prescription qui ne pouvait que réussir à Alma : danser et se distraire. Elle suivra scrupuleusement cette ordonnance, en compagnie du jeune curiste que le médecin lui a présenté, sans doute lui-même inclus dans la prescription.
Walter Gropius a 27 ans. Issu d’une famille d’importants architectes allemands, et jeune architecte lui-même, il deviendra par la suite célèbre en tant que fondateur en 1919 du Bauhaus, qui exercera une influence profonde sur de nombreux courants artistiques entre les deux guerres. Mais en ce début d’été 1910 à Todelbad, c’est bien plutôt la séduction d’Alma qui exerce son influence sur Gropius, au cours de longues promenades en amoureux, pendant plus d’un mois. Selon un biographe de Gropius , « le jeune homme a toujours été attiré par les femmes mariées et de caractère énergique, voire dominateur. »  : il ne pouvait donc mieux tomber !

Walter Gropius
Walter Gropius

En elle-même, l’histoire pourrait paraître assez banale : quoi de plus éculé qu’une idylle estivale entre curistes esseulés et désœuvrés ? Ce qui l’est moins, pour ce qui nous intéresse, c’est que cette aventure de station thermale va provoquer un complet renversement des rôles et des rapports dominant/dominé à l’intérieur du couple Mahler, et faire entrer les relations entre Gustav et Alma dans un cours totalement nouveau pour les derniers mois qu’ils ont à vivre ensemble (Mahler disparaîtra moins d’un an plus tard).
Mais laissons un peu plus longuement Alma nous raconter (a posteriori, dans ses Souvenirs sur Gustav Mahler) toute l’histoire et nous faire part de la conclusion qu’elle en avait tirée :
« J’étais très malade et je n’en pouvais littéralement plus car j’étais complètement usée par cette activité fébrile et permanente qu’exigeait ce moteur énorme qu’était l’esprit de Mahler. À Todelbad, j’ai vécu tout à fait isolée, comme toujours lorsque j’étais seule quelque part. Tellement solitaire et mélancolique que le directeur du sanatorium, inquiet de mon état, m'a présentée à des jeunes gens pour qu'ils m'accompagnent dans mes promenades. L'artiste X [Gropius] m'a été particulièrement sympathique et je me suis rendu compte que, très certainement, il m'aimait et s'attendait à être aimé en retour. Je suis partie. Mahler est venu me chercher à la gare de Toblach et, tout d'un coup, il a été plus amoureux que jamais. Pour quelque raison que ce soit, parce que l'amour de cet étranger m'avait rendu mon équilibre et ma confiance en moi, bref, je contemplais maintenant l'avenir d'un autre œil, j'étais heureuse et ne voulais rien changer à ma condition. Au bout de huit jours environ est arrivée une lettre du jeune homme qui m'écrivait qu'il ne pouvait plus vivre sans moi et que, si j'avais pour lui le plus petit sentiment, j'abandonnerais tout pour le suivre. Cette lettre, qui m'était destinée, portait clairement sur l'enveloppe " A M. le Directeur Mahler".
Jamais il n'a été possible de préciser si le jeune homme avait agi dans la fièvre ou si, dans son inconscient, son désir avait été d'adresser directement cette lettre à Mahler lui-même.
« Mahler était assis au piano, il a lu la lettre, m'a appelée d'une voix étouffée : "Qu'est-ce que c'est que ça ?" et m'a tendu la lettre. Il était et il est resté persuadé que X [Gropius] lui avait délibérément adressé cette lettre, afin, comme il le disait, de lui demander ma main. Ce qui s'est passé alors a été indescriptible ! Enfin, j'ai pu tout dire, que, pendant des années, je m'étais languie de son amour et comment lui, dévoré par le sentiment de sa mission, m'avait négligée. Pour la première fois de sa vie, il a compris que, envers l'être que l'on s'est un jour attaché, on a quelque chose comme un devoir intérieur. Tout à coup, il s'est senti coupable. À longueur de journées, nous avons marché l'un près de l'autre, jusqu'à l'arrivée de ma mère que, dans notre désespoir, nous avions appelée à l'aide.
« Dans ce conflit dévoilé tout entier, avec la plus grande honnêteté, je sentais en moi-même une force profonde parce que je n'aurais jamais pu abandonner Mahler. Lorsque je le lui ai dit, son visage s'est illuminé, il ne pouvait plus me quitter une seule seconde, telle était son extase amoureuse. Il m'a attirée avec violence à lui mais je ne m'étais jamais complètement éloignée. Désormais, il était jaloux de tout et de tous, lui qui, jusque-là, avait toujours montré une indifférence blessante envers ce genre de sentiment. Nos deux chambres, qui étaient situées l'une à côté de l'autre, devaient toujours rester ouvertes. Il fallait qu'il m'entende respirer. Souvent, je me réveillais la nuit et il était debout devant moi, dans l'obscurité. Je prenais peur, comme s'il s'agissait d'un esprit de l'au-delà. Chaque jour, il fallait que j'aille le chercher à son Häuschen. Je le faisais avec beaucoup de prudence parce que, dans son excès d'angoisse à l'idée de m'avoir perdue, il se couchait souvent près de la terre. Nous nous sommes parlé comme nous ne l'avions jamais fait. En vérité, mon amour sans limite avait peu à peu perdu de sa force et de sa chaleur. Pour moi, qui n'avais jamais observé aucune vie de femme en dehors de la mienne et qui étais d'une naïveté incroyable, l'orageuse ardeur de X [Gropius] m'avait ouvert les yeux. Tout à coup, j'ai compris que mon mariage n'en était pas un et que ma vie propre n'était absolument pas accomplie. Pourtant, j'ai caché à Mahler cette vérité. Il la savait (tout aussi bien que moi) mais, pour le ménager, nous nous sommes joués jusqu'au bout la comédie. »

En tout cas, Alma jouera parfaitement sa partie dans la comédie, réussissant à tenir son rôle d’épouse dévouée, « fidèle » et prévenante tout au long de la maladie de Mahler et jusqu’à son dernier souffle. En même temps, elle continuera à entretenir une correspondance enflammée avec Gropius, et ne manquera pas une occasion de le revoir, comme ce sera par exemple le cas lors de la création de la Huitième à Munich en septembre (voir Mahler chef de chœur sur ce même blog).
Mais revenons à l’été et écoutons d’abord la suite du récit d’Alma.
Ce nouvel épisode dramatico-rocambolesque se situe environ une semaine après celui non moins extraordinaire de la fameuse lettre de Gropius à Alma, où plutôt à Gustav…
« Au cours d'une promenade à pied, j'ai aperçu, dissimulé sous un pont, le jeune X [Gropius] qui, d'après ce qu'il m'a dit, se cachait depuis longtemps déjà dans les environs avec l'espoir de me rencontrer par hasard et de me forcer ainsi à répondre à sa lettre. Mon cœur s'est arrêté de battre, de peur et non de joie. J'en ai parlé tout de suite à Mahler et il m'a dit : "J'irai le chercher moi-même!" Immédiatement, il s'est rendu à Toblach, l'a trouvé et lui a dit : "Venez !", sans un mot de plus.
« Entre-temps, la nuit était tombée. Sans un mot, ils ont parcouru le long chemin, Mahler marchant devant avec une lanterne et l'autre derrière lui. L'obscurité était devenue épaisse. J'étais restée dans ma chambre. Mahler est tout de suite venu me trouver, avec un air très grave. Après avoir longuement hésité, je suis allée voir X [Gropius]. J'ai interrompu notre bref entretien au bout de quelques minutes parce que, tout d'un coup, j'ai eu peur pour Mahler. Il marchait de long en large dans sa chambre. Deux chandelles brûlaient sur sa table. Il lisait la Bible. Il a dit : "Ce que tu feras sera bien fait. Prends ta décision !" Mais je n'avais pas le choix.
« Le lendemain, je me suis rendue à Toblach, où X
[Gropius] voulait me dire au revoir. Je l'ai conduit à la gare et à son train, puis je suis rentrée à la maison. Mahler était venu à ma rencontre et avait fait la moitié du chemin. X [Gropius] a télégraphié de chaque gare, sur le chemin du retour. De longs appels ont suivi, avec des supplications. Mahler a utilisé tout cela dans ses merveilleux poèmes [dédiés à Alma – ndlr] de cette époque. Cependant, si, pendant ces années-là, j'avais souvent sombré dans le désespoir en voyant ma vie qui s'enfuyait, jamais je n'aurais pu me la représenter sans Mahler, et moins que tout avec un autre. Il était et demeurait le point central de mon existence. Lui était pourtant bouleversé jusqu'au fond de son âme. C'est alors qu'il a noté ces phrases et ces appels adressés à moi sur les esquisses de la Dixième Symphonie. Il a reconnu qu'il avait vécu une vie de psychopathe et il a tout d'un coup décidé d'aller voir Sigmund Freud. »

Sigund Freud
Sigmund Freud en 1900

Nous avons déjà évoqué (voir Mahler chef de chœur) ce voyage express de Mahler à Leyde aux Pays-Bas pour y rencontrer Sigmund Freud. Le bon docteur s’y trouve en villégiature avec sa famille au bord de la mer du Nord et se fait bien un peu prier car il n’a pas l’habitude de travailler pendant ses vacances. Mais après tout, quand on est (et pour cause…) le psychanalyste le plus renommé de Vienne, on ne refuse pas la clientèle du plus célèbre compositeur viennois, même s’il n’est plus le directeur du non moins prestigieux Hofoper… Sur ce que le célèbre psychanalyste a pu dire ce jour-là au célèbre compositeur, les témoignages varient selon les « disciples » (Jones, Marie Bonaparte, Reik…) avec lesquels Freud sera amené à évoquer cette rencontre par la suite. Finalement il semble que la plus vraisemblable relation de cet épisode soit encore celle d’Alma dans ses Souvenirs sur Gustav Mahler :
« Il a décrit son étrange état et son chagrin, et Freud semblait l’avoir calmé.  Après sa confession, il lui avait fait de violents reproches : "Comment un homme dans votre situation a-t-il pu enchaîner à lui une jeune femme ?" a-t-il demandé. Finalement, il a dit : " Je connais bien votre femme. Elle aimait son père et ne pouvait aimer et rechercher que ce type [d'homme]. Votre âge, qui vous fait peur, est exactement ce qui, en vous, attire votre femme. Soyez sans crainte ! Vous aimiez votre mère et vous avez recherché une femme de ce type. Votre mère était souffrante et affligée et c'est ce que vous voudriez inconsciemment que soit votre femme !"
« Et il avait raison dans les deux cas. La mère de Gustav s'appelait Marie. Quand nous nous sommes rencontrés, il voulait changer mon nom en Marie, bien qu'il ait du mal à prononcer le "R" et que le nom de Marie soit pour lui difficile. Lorsqu'il m'a connue, il aurait souhaité que je sois "marquée par la souffrance" [Verlittener], tel était son propre mot. Lorsqu'il s'est plaint que j'aie malheureusement vécu si peu de tristesse, ma mère lui a alors répondu : " Calmez-vous, cela vient toujours avec la vie ! " Moi aussi, j'avais réellement cherché un homme de petite taille, trapu, mais doué de sagesse et d'un esprit supérieur, tel que j'avais connu et aimé mon père. Les explications de Freud ont calmé Mahler. Pourtant, il n'a rien voulu savoir de son complexe d'Œdipe [Mutterbindung]. Il fuyait de telles idées. »

A défaut de « complexe d’Œdipe », un autre élément de cette « psychanalyse sauvage », fort contesté par les musicologues, mais susceptible de nous intéresser, nous autres simples mélomanes et choristes amateurs essayant de servir du mieux qu’ils peuvent la musique de Mahler, a été rapporté par Freud lui-même à Marie Bonaparte en 1925 :
« Dans le courant de la conversation, Mahler a subitement dit qu'il comprenait maintenant pourquoi sa musique n'avait jamais atteint au niveau le plus élevé, parce que les passages les plus nobles, ceux inspirés par les émotions les plus profondes, étaient gâtés par l'intrusion d'une mélodie banale. Son père, qui était apparemment un brutal, traitait très mal sa femme et, lorsque Mahler était enfant, il y a eu une scène particulièrement pénible entre eux. Elle est devenue insupportable pour le jeune garçon, qui s'est sauvé de la maison. À ce moment-là, pourtant, un orgue de Barbarie jouait dans la rue une chanson populaire viennoise, "O, du lieber Augustin !".
De l'avis de Mahler, l'assemblage, dans son œuvre, de noble tragédie et d'humour léger a été depuis lors inextricablement lié dans son esprit et l'une de ces humeurs amenait toujours l'autre. »

« Gustav fait tous les efforts possibles. Il m’idolâtre, c’en est presque gênant… »

Quoi qu’il en soit de ces considérations psychanalytico-musicologiques, il est certain en tout cas que Freud a su rassurer Mahler sur ce qui l’angoissait le plus, à savoir sa crainte, on pourrait même sa terreur soudaine, de ce que, du fait de leur différence d’âge, Alma ne le quitte pour un homme plus jeune. Et c’est effectivement ce qu’elle ne fera pas, moyennant les « accommodements » que nous avons évoqué plus haut. Mahler de son côté va vivre un spectaculaire retour de flamme (d’aucuns diraient une régression…) pour son épouse et entreprendre de la reconquérir, en la submergeant littéralement de déclarations d’amour sous forme de lettres, de petits billets, de poèmes, tous plus enflammés les uns que les autres.

« D'ailleurs, je fais une curieuse découverte ! Vois-tu, c'est exactement ainsi, avec la même langueur [Sehnsucht], que je me suis toujours assis pour t'écrire, lorsque j'étais loin de toi et ne pensais qu'à toi. Il était donc latent en moi, ce penchant pour toi et Freud a tout à fait raison ! Tu as toujours été ma lumière et mon point de mire ! Naturellement, la lumière intérieure, qui a pour moi tout éclairé, et la conscience heureuse, qui n'est plus troublée par aucun obstacle, augmentent jusqu'à l'infini toutes mes émotions. Mais quelle torture et quelle douleur que tu ne puisses plus m'aimer en retour! Pourtant, aussi vrai que l'amour doit éveiller en retour l'amour, et que la fidélité doit être payée de fidélité, aussi longtemps qu'Eros régnera sur les hommes et les dieux, je vais reconquérir tout entier ce cœur qui, un jour, a été mien et qui, tout de même, ne peut s'unir à Dieu et trouver la béatitude suprême que dans l'union avec le mien. »

« Crois-moi, je suis malade d'amour ! Depuis samedi à une heure, je ne vis plus ! Dieu merci, j'ai maintenant reçu tes deux petites lettres. Maintenant, je respire à nouveau. Pendant une demi-heure j'ai été heureux ! Mais maintenant je ne tiens plus. Si tu restes encore loin de moi pendant une semaine, je serai certainement mort ! Comme tes lettres exquises m'ont été douces ! Elles m'ont dit quelque chose que tu ne m'avais encore jamais dit ! Ah ! dis-le moi souvent pour que je puisse le croire de nouveau !
[...] J'ai [enfin] eu le moment de calme nécessaire pour penser à la lumière de ma vie. J'en ai tant besoin, désormais ! Si elle n'est pas là, il faut au moins que je puisse penser à elle ou lui écrire ! Almschi, si tu m'avais alors quitté, je me serais tout simplement éteint, comme une torche privée d'air ! »
« Ah, comme il est beau d'aimer ! C'est maintenant seulement que je sais ce que c'est ! La douleur a perdu sa puissance et la mort son aiguillon. Comme est vrai ce que dit Tristan : "Je suis immortel car comment donc est-ce que l'amour de Tristan pourrait mourir ?" […]
Est-ce donc vrai ? T'ai-je vraiment de nouveau ? Suis-je capable de le comprendre ? Enfin ! Enfin !
[…] Pour la première fois depuis deux mois, et même de toute ma vie, j'éprouve un bonheur absolu, celui que l'amour donne lorsqu'on aime de toute son âme et que l'on se sait aimé en retour. J'avais donc rêvé juste : "Je suis mort pour le monde, je suis au port !" »

Pour Alma, « l’apothéose de la revanche », si on peut ainsi s’exprimer, sera atteinte quand Mahler étendra sa passion amoureuse retrouvée jusques aux propres compositions musicales de son épouse, après les avoir superbement ignorés pendant toutes les années précédentes.
Laissons-la raconter la scène, au moment où rentrant à la maison après une promenade avec sa fille,

Lieders d'Alma Mahler
Lieders d'Alma Mahler

« Je suis restée comme clouée au sol. J'ai entendu jouer et chanter mes lieder. Le cercueil de mes créations était un carton que, chaque printemps, j'emmenais avec moi pour l'été, pour les ramener ensuite à Vienne à l'automne. Je ne les avais jamais vraiment terminés. Maintenant, je suis rentrée dans la pièce toute honteuse et un peu vexée, mais Mahler est venu à ma rencontre avec une telle joie que je n'ai même pas pu le lui dire. "Qu'ai-je donc fait ? Ces lieder sont bons, excellents même ! J'exige que tu y travailles et on les publiera. Je n'aurai pas de cesse que tu ne les aies terminés. Mon Dieu, que j'étais alors étroit d'esprit !" Et il s'est mis à les jouer et à les rejouer. J'ai dû m'y remettre tout de suite et compléter les passages qui manquaient, après une interruption de dix ans! Il a même exagéré, avec des promesses et des exclamations que je ne transcris pas ici parce que mon talent y était surestimé.»

Spectaculaire renversement de situation, si on se reporte à la fameuse lettre dans laquelle, à la veille de leur mariage, Mahler avait enjoint à Alma de renoncer à toute ambition musicale, le rôle du compositeur devant revenir exclusivement à lui-même [cf. sur ce blog le 3e épisode : « Le contrat »] ! Et un peu plus tard Mahler écrira encore à Alma :
« J'ai merveilleusement dormi, et pourtant cette sensation ne m'a pas quitté un seul instant ! Et je crois qu'aucun moment ne peut plus survenir, où je ne me sente pas comme un bienheureux : Elle m'aime ! Cette parole est tout le contenu de ma vie. Lorsque je ne pourrai plus la dire, je serai mort. Lorsque je sortirai aujourd'hui, si tu n'es pas là... Comme je désire te voir et te tenir dans mes bras, ma chérie, ma tendrement aimée ! Mes chers lieder, ces merveilleux héros d'un être divin, seront mes étoiles seront jusqu’à ce que le soleil de ma vie paraisse à mon firmament ! »

Devant ce flot de littérature amoureuse passablement exaltée, où Mahler, subitement rajeuni de quelques dizaines d’années, se présente régulièrement vis-à-vis d’Alma comme « ton lycéen » ou « ton collégien », il arrive même que le biographe le mieux disposé se cabre :
« Le spectacle de ce grand homme d'âge mûr, autrefois si exigeant, si inflexible, transformé du jour au lendemain en pigeon amoureux, est l'un des plus pathétiques qui se puissent concevoir. »
Mais c’est pour ajouter quelques pages plus loin, et nous l’y rejoignons plus volontiers :
« Si pathétique que soit, aux yeux de la postérité, la figure de ce grand homme annihilé par une passion littéralement pathologique, de ce musicien hors de pair pour qui la musique a tout à coup perdu une grande partie de son pouvoir et de son importance, de cet homme mûrissant désormais sans défense devant une femme énergique, et chez qui un asservissement aussi total ne pouvait, à la longue, engendrer que du mépris, il nous est arrivé de repenser fréquemment à la phrase pleine d'humanité d'Anna Mahler : « S'il revenait aujourd'hui sur cette terre, qui sait si ce ne sont pas justement ces derniers mois de sa vie que Mahler choisirait de revivre ? » En effet, pendant ces mois-là, Mahler a eu l'impression de vivre pour la première fois, au vrai sens du mot, de se retrouver un être nouveau et meilleur. Cette conviction est pour lui particulièrement exaltante du fait que tout artiste, si grand soit-il, préfère plus encore avoir réussi sa vie que d'avoir seulement réussi son œuvre ».
(Henry-Louis de la Grange).

« Mon cœur est paisible et il attend son heure »
- Gustav Mahler.

masque mortuaire de Gustav Mahler
Masque mortuaire de Gustav Mahler

C’est dans cette disposition, et sûrement en grande partie grâce à Alma, que Mahler vivra ses dernières semaines. Nous ne nous étendrons pas sur cette longue et inexorable agonie, de New-York à Vienne en passant par Paris, entrecoupée de phases de rémissions et d’espoirs, vite à nouveau déçus.
Notons seulement que tout au long de ces trois derniers mois, Alma se révèlera exemplaire et qu’elle assumera avec une parfaite abnégation son rôle d’épouse dévouée et attentionnée, accompagnant, assistant et veillant jour et nuit son époux, au prix d’un épuisement complet de ses propres forces. Nul doute que Mahler ait trouvé dans la présence d’Alma auprès de lui un grand réconfort dans l’approche de la mort, au point même de trouver parfois la force d’en plaisanter :
« Lorsqu’il allait mieux, il plaisantait sur sa mort prochaine "Si je casse ma pipe, alors tu seras un bon parti car tu es jeune et belle ! Qui donc épouseras-tu ? " – "Personne, disais-je, ne parle pas de cela ! " – "Voyons, qui donc avons-nous ? X est trop ennuyeux, Y trop monotone, malgré tout son esprit… ", etc. Ensuite il plaisantait encore : " Décidément il vaut mieux que je reste avec toi ! ". J’étais encore forcée de rire de ses plaisanteries, mais les yeux plein de larmes. »
Ou encore, lorsqu’Alma devra finir par le nourrir à la cuillère :
" Lorsque je serai remis, nous continuerons ! Tu me nourriras, c’est tellement agréable ! "».
Et dans les tout derniers jours, il répétera encore de nombreuses fois dans sa demi-conscience "Mon Almschi ! ", « avec un ton et une voix que je n’avais jamais entendus », notera Alma.

Mahler rendra le dernier soupir le jeudi 18 mai 1911 à onze heures du soir.
Laissons à son épouse le dernier mot, en guise d’oraison funèbre qu’il n’a pas souhaitée, ni aucune musique, pour ses obsèques, auxquelles elle-même ne pourra pas assister, les médecins le lui ayant interdit et l’ayant placée pendant plusieurs jours sous surveillance médicale étroite compte tenu de son état d’épuisement.

« Tout à coup, au milieu de l'orage et de l'ouragan, les râles épouvantables se sont tus. L'âme si chère et si belle s'en est allée. Après ces râles sans fin, c'est le calme qui, subitement a paru le plus mortel de tout. Aussi longtemps qu'il respirait, il était encore là. Maintenant, tout était fini. […]
Etais-je donc soudainement toute seule ? Devais-je continuer à vivre sans lui ? J'ai eu l'impression qu'on m'avait jetée d'un train rapide et que je me retrouvais dans une plaine étrangère. Qu'allais-je donc faire encore sur cette terre ? [...]
Sur ce fond de deuil, aucun rire véritable, aucun rire libre et insouciant ne pouvait plus jamais résonner. Sa mort, la grandeur de son visage qui ne cessait d'embellir à l'approche de la mort... Cela je ne l'ai pas oublié et je ne l'oublierai jamais. Sa lutte pour les valeurs éternelles, son authenticité jusque dans la mort resteront toujours présentes pour moi comme un exemple de sainteté. »

FIN

Pour en savoir plus

Sur Mahler, l’ouvrage de référence demeure la monumentale (près de 4000 pages !) biographie en trois volumes par Henry-Louis de La Grange (Fayard).
Si l’on redoute de se lancer dans une telle somme, le petit livre de Marc Vignal au Seuil constitue une excellente introduction.
On trouvera par ailleurs une abondante iconographie dans le catalogue de l’exposition Gustav Mahler, un homme, une œuvre, une époque. (Musée d’art moderne de la ville de Paris, 24 janvier – 31 mars 1985, disponible à la bibliothèque de Bonlieu).
D’Alma, on lira avec intérêt le Journal intime (en poche chez Payot), et pour qui aurait envie de connaître la suite (non moins passionnante…) de ses aventures, parmi les nombreux livres qui lui ont été consacrés, citons en poche également : Alma Mahler ou l’art d’être aimée , de Françoise Giroud (Pocket), brillant comme à son habitude, mais succinct et peu tendre envers son sujet.
Alma Mahler « Et il me faudra toujours mentir », de Catherine Sauvat (Payot), plus complet et davantage équilibré dans son jugement.
Et au cinéma, bien sûr le délirant (comme à son habitude également…) Mahler de Ken Russell.

François Darot

Vers Mahler Chef de Choeur.
Vers Alma & Gustav, premier épisode.
Vers Alma & Gustav, deuxième épisode.
Vers Alma & Gustav, troisième épisode.
Vers Alma & Gustav, quatrième épisode.
Vers Alma & Gustav, cinquième épisode, haut de page.