Le motet

Clivage

C'est une chose pleine de mystère, une sorte de clé par quoi se sépare la masse des mélomanes : il y a ceux qui savent ce qu'est un motet, et il y a les autres. Généralement, on fait partie de la deuxième catégorie.

monocorde

Expliquer, mais comment ?

Expliquer l'évolution dans l'ordre chronologique est souvent le meilleur moyen de faire comprendre mais là, non. Pas du tout. Il est même beaucoup plus sage de commencer par la fin. Un motet, aujourd'hui et du temps de Jean-Sébastien Bach, c'est une composition polyphonique sur un thème religieux, mais non liturgique.
Voilà. Ça, au moins, c'est simple.
Haendel appellerait ça "Anthem"...
Le motet est un genre musical voisin, cousin de la cantate et de l'oratorio.
Maintenant si on gratte un peu pour aller vers les origines, ça se complique, mais c'est très intéressant.

D'où vient le nom ?

Le mot vient du mot "mot". Un motet, c'est un "petit mot".
Il faut savoir qu'au temps jadis, la musique savante était l'apanage et l'exclusivité de l'Église. Du moins pense-t-on ainsi, puisque la musique populaire, celle qui servait à la danse par exemple ne s'écrivait pas. D'ailleurs au Moyen-âge, on appelait musiciens, non pas ceux qui savaient jouer d'un instrument, ni chanter, ni composer, mais ceux qui savaient théoriser sur les divisions du monocorde. C'était un instrument à une seule corde, comme son nom l'indique, et que les physiciens de l'époque utilisaient pour rechercher l'équation qui réglait la marche du monde, le mouvement des planètes et Dieu sait quoi d'autre. La "musique" telle que nous l'entendons aujourd'hui, n'y tenait pas un grand rôle, peut-être même aucun.
Cette notion est très importante parce qu'il faut prendre en considération que la musique, dans le sens où nous comprenons ce terme aujourd'hui, ne bénéficiait pas d'un regard ni d'une curiosité scientifique. Elle ne progressait que par la répétition et l'usure de la forme, n'avançait peut-être que par la force de la lassitude ou par de très rares et très contrôlés apports profanes dans le domaine religieux.
Le chant, lui, avait ses grandes entrées à l'Église en tant que vecteur ordinaire de la psalmodie et de la prière. Le chant officiel était le plain-chant, qu'on nommera Chant Grégorien après la Renaissance, dûment noté et recopié dans toute la chrétienté, à l'époque de Charlemagne, il s'imposait à tous.

Organum et compagnie

On l'enrichit d'abord par l'organum qui consistait à chanter une deuxième voix sous la mélodie principale (cantus firmus) et qui lui était absolument parallèle.
Vint ensuite le déchant (discantus) : voix d'accompagnement placée au-dessus de la voix principale, tout en prenant une très grande liberté. Cette voix était parfois totalement improvisée. Son mouvement n'était plus parallèle à celui de la voix principale, mais bien souvent contraire, faisant apparaître la notion de contrepoint. Le placement mélodique de cette voix d'accompagnement la mit en position de voix principale, relégant le cantus firmus au second plan. Grosse révolution !

organum
Organum

En résumé, on avait à cette époque la possibilité d'une voix principale, le cantus firmus, "encadrée" par l'organum au-dessous et le déchant au-dessus. Le conduit est un chant processionnaire (de "conduite") dont le texte n'est pas liturgique, mais paraliturgique ou simplement moralisateur, et dont la mélodie n'est pas issue du plain-chant. Les embellissements vus plus haut, (organum et déchant) lui ont été appliqués en utilisant parfois directement des textes et mélodies issues des accompagnements de plain-chant. Si bien qu'il en résultait une pièce où les paroles de l'organum et du déchant différaient de celles du cantus firmus.
Tous ces genres étaient homophones, c'est à dire que les mélodies avançaient note contre note, syllabe contre syllabe.
L'apport du contrepoint fleuri ou contrepoint mélismatique qui permettait la vocalisation des voix contrapuntiques avec plusieurs notes contre une, ouvrit au XIIe et XIIIe siècles, la voix au motet.

Une fois passées les bornes il n'y a plus de limites.

Le motet reprend la technique du conduit, enrichit de contrepoint mélismatique et auquel on a, de plus, ajouté du texte à l'organum. C'est une forme de liberté considérable qui arrive dans la musique religieuse à cette époque et par cette forme très particulière. Nulle doute que le changement aura provoqué bien des protestations et que les anciens ont protesté que tout allait à vau-l'eau. Mais le fait est que le genre du motet connait son apogée à la fin du XIIe et que dès le XIIIe les motets profanes se mêlent aux célébrations liturgiques.
Le genre se développera jusqu'aux effervescences de la Renaissance qui ne connaitront plus de limites dans le nombre des voix ni dans celui des textes. Il existe ainsi des motets qui superposent plusieurs voix dont les textes sont dans des langues différentes...
C'est à cette époque qu'il s'est "stabilisé" dans sa forme actuelle qui reste complexe et précise, bien propre en tout cas à aiguiser l'appétit de composition savante de Jean-Sébastien Bach qui en écrit six dont Jesu, Meine Freude.

Pierre Launay