Digressions rythmiques.

Mémento rythmique

Le rythme musical.

le rythme musical de Philippe Biton
Vieil exemplaire, rare et cher...

C’est le titre d’un ouvrage de Philippe Biton, élève de Vincent d’Indy. Le livre n’est pas jeune, il date de 1948, mais l’auteur s’y insurge déjà contre l’ignorance des musiciens en matière de rythme.

Vincent d'Indy
Vincent d'Indy

J’ai eu la chance d’avoir ce livre entre les mains alors que j’étais déjà diplômé et professionnel, et il m’a ouvert les yeux : je ne savais effectivement ni ce qu’était la nature du rythme ni comment il s’organisait ni a quoi il faisait référence.
Il me semble aujourd’hui que ces notions ne sont toujours pas connues et qu’il est toujours nécessaire d’en redessiner les contours.

Rythme, définitions

Wiktionary :
Du latin rhythmus, lui-même emprunté au grec ancien ῥυθμός, rhuthmós (« mouvement réglé et mesuré » d'où « mesure, cadence, rythme, nombre »). Écrit « rhythme » jusqu'à la réforme orthographique de 1878.
Le mot viendrait d’une racine « rein » qui signifie « couler » dans le cas d’un fleuve ou d'un ruisseau.
La définition du rythme est fuyante et chaque tentative butte sur des difficultés nouvelles.
Dans le domaine musical, je veux dire, celui de la musique occidentale, on l’a épinglé comme un papillon dans le catalogue des certitudes : le rythme, c’est la durée des notes et circulez, il n’y a rien à voir. Ses armes sont les barres de mesure, les « valeurs » des notes, le tempo, les indications de mesure (Mon Dieu, les indications de mesure !) etc. Il y a des rythmes binaires et des rythmes ternaires, et on ne sort pas de là.
On parle de rythme dans la peinture, mais pour les musiciens, c’est flou. De même qu'il va de soi dans l'esprit d'un musicien que la musique donne le rythme au danseur …
Or, il semble que la vérité soit ailleurs.

Éléments sensibles

Pierres levées sur l'ile Lewis et Harris
Pierres levées sur l'ile Lewis et Harris

Sans partir dans de grandes considérations métaphysiques sur le fait que « tout est rythme » depuis la révolution des planètes jusqu’à la fréquence du quartz, on peut tout de même intégrer l’idée que le rythme - même si on ne sait pas très bien ce que c’est - est constitué d’alternances ou plutôt de successions d’éléments sensibles de « poids différents ». Ces éléments peuvent être de nature sonore, lumineuse, gustative, olfactive, tactile ou autre, ils constituent toujours une donnée dynamique, la sensation d’un mouvement, souvent celle d’une répétition, ils ont toujours un commencement et une fin.
Peut-être que c’est là la définition même de "l’atome" rythmique : il possède un commencement et une fin, même si ni l’un ni l’autre de sont perceptibles. Le rythme, c’est la vie en quelque sorte.

Tensions et détentes

arc en ciel
Un arc en ciel

Une idée communément répandue et que j’adopterai pour la commodité de mon propos, est que le rythme concerne des successions de tensions et de détentes. Il n’y a pas de rythme dans un événement continu et toujours semblable à lui-même, sauf à prendre de la distance et considérer que cet événement a un commencement et une fin. Je veux dire qu’une pierre dont l’existence est établie sur une durée qui dépasse de beaucoup notre perception, ne semble pas être un événement rythmique. Mais on peut considérer qu’elle a une origine - le moment où elle a été formée par sédimentation ou par une éruption volcanique - et une fin - lorsque l’érosion aura eu raison d’elle et l’aura ramenée à une dispersion de ses éléments constitutifs. Beaucoup plus perceptible est le rythme de la goutte d’eau qui se forme, tombe, puis disparait, suivie par une autre qui fera la même chose selon une fréquence qui semble immuable mais dont il est facile d’imaginer qu’elle a un début et une fin. On peut multiplier à l’envie les exemples de rythmes naturels, mais je ne considérerai comme rythmes à part entière, que ceux que je peux percevoir ou au moins, concevoir.

Langage

abeille
L'abeille "danse" ses messages.

Ce qui intéresse le rythme musical concerne le rythme du langage.
Enfonçons quelques portes ouvertes : il y a langage lorsqu’il y a une volonté de communiquer. Le bruit du vent dans les branches d’arbres est éventuellement rythmique, mais il n’est pas constitutif d’un langage sauf à imaginer que des puissances d’une nature inconnue cherchent à nous dire quelque chose.
Parlons donc de rythme, et de langage.
Ah, je sens qu’il va encore falloir s’entendre sur ce terme.
Qu’est-ce qu’un langage ?
Mettons que ce soit un ensemble de signes organisés volontairement dans l’intention d’exprimer quelque chose. Les langages des êtres animés sont faciles à identifier : la danse des abeilles, les chants des oiseaux, les aboiements des chiens… rien de bien mystérieux là-dedans, ni dans la nature de ces langages ni dans leurs modulations ou leur expressivité. Plus difficile à décoder ou identifier est le langage des êtres vivants inanimés : une plante qui se flétrit par manque d’eau exprime-t-elle le besoin d’être irriguée ou bien n’est-ce qu’une conséquence biologique de son dessèchement ? C’est difficile à établir. Pour être certain qu’il s’agit d’un langage, d’un choix délibéré, il faudrait que la plante mente et réclame de l’eau par pur caprice… Celle qui produit des fleurs le fait-elle par simple mécanisme naturel ou bien pour attirer les insectes fécondants ou encore par pure coquetterie ?
Le mensonge. Voilà un marqueur de langage à coup sûr.

Mensonge

Pinocchio
Pinocchio

Est-ce que les cris de douleur - ou de plaisir - sont des éléments constitutifs d’un langage ? Oui , indiscutablement, et d’autant plus plus s’ils sont feints ou imités.
Le langage est-il donc mensonge ?
L’idée est choquante mais elle n’est pas absurde. Somme toute, tous les modes de communications servent d’abord à travestir la vérité ou sont, à tout le moins, incapables de la traduire. « Dire la vérité » n’est finalement qu’une façon de mentir le moins possible ou de se réfugier dans ce qui fait le mieux consensus.
Si je dis que je m’appelle Pierre Launay, je fais abstraction de tout ce que je suis et qui n’est pas contenu dans ce nom, notamment du fait que quand je pense à moi je dis « moi » et non « Pierre Launay » qui n’est qu’une appellation commode que je pose sur « moi » pour me présenter à autrui. Mais je ne suis pas que « Pierre Launay ». Je suis également ce qu’on sait de moi quand on ignore mon nom.
En cherchant bien, il est très difficile de trouver des mots qui disent la vérité.
Si je dis « je t’aime », je n’informe pas sur la manière que j’ai d’aimer. J’aime peut-être avec mon esprit, peut-être avec mon corps, peut-être avec une partie de mon corps, et j’aime peut-être ton esprit, ou ton corps ou seulement une partie… tout cela est d’une grande incertitude.
« Je t’aime » est un mensonge, certes agréable à entendre et à dire, c’est peut-être le plus beau des mensonges mais ce n’est rien d’autre…
On peut prolonger cette réflexion pour le seul plaisir de la discussion et de la philosophie de comptoir : si je prétends dire la « vérité » je peux aussi m’interroger sur la notion même de vérité. Est-elle une notion immanente ou bien subjective ?
Si elle est subjective, elle n’est pas universelle et elle a donc besoin d’être dite pour exister : elle n’existe que par la parole. Dès lors n’est-elle pas une invention structurée ?
Si elle est immanente, quel besoin a-t-elle d’être dite si ce n’est celui d’être travestie ?
Peut-être est-il inutile de chercher à dire la vérité et que la sincérité suffit…

L’art

L’art est-il langage ?

Opéra de Sydney
l'Opéra de Sydney

Gagnons du temps et partons du principe que oui, l'art est langage.
Si jamais cette théorie est prise en défaut, il sera toujours bien temps de s’en occuper. D’ailleurs il ne me semble pas que l’art soit d’une nature différente du reste de la communication. Simplement, il fait retour sur lui-même pour chercher sa propre quintessence. La poésie n’est que parole, mais une parole qui recherche en elle-même des ressources de plaisir, d’esthétique, d’organisation formelle exquise. La danse n’est que mouvement, la musique que sons, la peinture que traces etc… Mais la trace, le son, le mouvement etc. y sont travaillés comme autant de matières précieuses et rares.
Revenons à notre art musical.
Précède-t-il les autres comme ont tendance à le penser les musiciens ? Franchement, je ne le crois pas. Il me semble d’instinct, que par nature, la musique imite et recréé. Les sons de la nature, certes, mais aussi et surtout les bruits provoqués par les activités humaines, ceux du travail, de la peur, de la joie, de la marche, de la guerre, de l’amour… Le plus grand inspirateur de la musique est, à mon avis, le corps humain. Le mien, celui qui m’est proche et que j’aime ou que je crains, ceux qui me sont lointains et que je fantasme ou que je redoute… Dans la mesure où j’identifie ces corps comme apparentés au mien, je vais porter une attention particulière à leur fonctionnement et à ce qu’ils expriment. Et je vais moi aussi exprimer ce que ressent mon corps pour le partager avec les autres.

le pont de Can Tho
Le Pont de Can Tho


Il me semble plutôt que c’est la danse qui est un « art premier ». Elle ne nécessite aucun autre outil que le corps et permet une communication très étroite et intime avec les êtres animés et sensibles qui m’entourent. Les mouvements de mon corps, ses postures, disent à coup sûr ma méfiance ou ma peur, ma volonté de m’approcher ou de fuir, ma curiosité, etc. La chasse, où il est utile d’approcher les proies pour les attraper, est la mère de la chorégraphie… et du mensonge : j’endors la méfiance de la proie, je fais mine d’être gentil et aimable et crac ! je frappe.
Tiens, voilà un élément rythmique très fort : un long temps d’inertie, de calme, de dissimulation, résultant dans un moment bref et intense. À l’entrée en matière, le chasseur voit ou sent ou veut le gibier. Ce qui débute le rythme est donc le rassemblement de ces deux éléments : le chasseur et le gibier. Ce qui le termine est la victoire de l’un sur l’autre : le chasseur triomphe ou le gibier s’échappe. On peut dessiner cela de la manière suivante :

Evidemment, rien de tout cela n’existe qu’à la condition que quelqu’un raconte les exploits du chasseur. Évidemment encore, le déroulement peut varier selon la nature de la narration. On peut avoir exceptionnellement un chasseur modeste ou sobre par exemple, même si c’est peu fréquent.
On voit qu’il est assez simple de créer une chorégraphie à partir de cet exemple et que si l’on y ajoute un élément sonore, il aura pour effet de soutenir la narration mimée.
La plupart du temps, on aura le déroulement suivant dans la narration :

Les autres éléments (célébration et gueule de bois) seront constitués par la narration elle-même et ses conséquences.
Imaginons donc que notre chasseur soit célébré de façon telle que sa renommée dépasse les limites de sa tribu. Imaginons encore que l’enchainement des éléments de la narration soit maintes fois répété et que les instruments et les motifs sonores d’accompagnement se répètent d’une fois sur l’autre. Imaginons encore que les motifs musicaux se séparent du motif chorégraphique et que l’histoire soit suffisamment présente dans l’esprit du public pour que la seule énonciation des thèmes sonores suffise au plaisir de l’évocation. On obtiendra alors un « morceau de musique » qui tiendra apparemment debout tout seul.
Apparemment seulement car, bien sûr, si l’on garde les motifs musicaux mais qu’on perd la personnalité du chasseur ou même qu’on oublie que cette histoire parle de chasse, on court le risque de produire des motifs peut-être charmants, mais tout à fait dépourvus de sens. Aura-t-on pour autant inventé quelque chose de tangible ? Oui et non… Oui, sous le rapport de la nouveauté : on aura apporté un nouvel élément discursif ; non, sur le plan de l’expression qu’on aura travestie et dont on aura érodé les aspects saillants.

Notions de structuration du rythme

Monsieur Biton proposait de remettre au gout du jour les mots « ictus », « anacrouse », « arsis » et « thésis ». Autant dire tout de suite que ça n’a pas marché, mais c’est bien dommage.
Je vais tâcher d’en donner ici des définitions simples.

Façade de cathédrale
Façade de cathédrale

Ictus

Mot d'origine latine qui signifie « crise »[…], désignait à l’origine les coups utilisés pour orchestrer le battement de la mesure dans le vers latin. (Wikipédia)
Désigne un point d’appui dans une cellule rythmique.

Anacrouse

En musique, une anacrouse (ou levée) est une note ou un ensemble de notes précédant le premier « temps fort » d'une phrase musicale. Placée avant la première mesure complète d'un morceau, l'anacrouse peut être partie intégrante de la mélodie, comme les trois premières notes des couplets de La Marseillaise (anacrouse intégrante), ou extraite de l'accompagnement harmonique, comme la mise en arpège du premier accord, ou rythmique avec une courte levée de batterie donnant l'impulsion de départ (anacrouse accessoire). (Wikipédia)

Arsis (élévation)

Corps ou première partie d’une cellule rythmique, temps levé de la mesure.

Thésis

Du grec ancien θέσις, thésis (« placement, action de placer, de poser »). Corps ou dernière partie de la cellule rythmique, temps frappé de la mesure.

Ces définitions sont soit floues soit contradictoires et parfois avec elles-mêmes.

Voici ce que proposait monsieur Biton.

Exemple patriotique

Voici un exemple qu'il utilisait volontiers : celui de La Marseillaise, chant qui présente l’intérêt d’être connu d’à peu près tout le monde et également d’avoir un accompagnement rythmique très marqué. Premier corps de phrase :

Il est facile d’y inscrire ce que fait le tambour pour scander la marche :

Mais si on chante avec tous ces appuis, ce n’est pas bien joli… On fera plutôt :

qui allège passablement, et permet de marcher moins pesamment.
On voit que cet allègement met en évidence le mot « enfant » (ou plutôt sa seconde syllabe)
« Allons en… » devient alors l’anacrouse selon ce qui a été dit plus haut.
On constate aussi qu’il y a dans l’anacrouse, un « ictus secondaire » ainsi nommé parce qu’il est évidemment moins fort que l’ictus principal sur « …fants » qui lui succède.


On constate qu’il y a également un autre ictus principal sur le « …tri… » de « patrie » (normal, c’est tout de même le mot le plus chargé de sens de toute la phrase.)


Cette syllabe, dernière de la cellule rythmique, est malgré tout suivie d’appuis de moindre importance. On dit dans ce cas que la désinence est féminine. Elle serait masculine s’il n’y avait rien derrière le dernier temps (comme dans « Allez enfants de la Nation » par exemple).


La question se pose maintenant de désigner l’Arsis et la Thésis. Doit-on considérer que nous sommes en présence d’une phrase musicale qui met l’accent sur « enfants de la patrie » ? ce qui donnerait :


ou bien en présence d’une phrase qui met l’accent sur le seul mot Patrie, ce qui donnerait :

à vrai dire, c’est affaire de gout, mais on peut raisonnablement supposer que la deuxième version est plus appropriée.

Exemple moins connoté

La Marseillaise est beaucoup moins en vogue aujourd'hui qu'à l'époque où monsieur Biton exerçait ses talents de rythmicien vulgarisateur. Par bonheur, elle n'était pas son seul exemple. Il utilsait également Au clair de la lune qui, je vous l'accorde, n'est pas non plus très souvent joué dans les boites de nuits ni les soirées dansantes, mais qui est également un patrimoine assez largement partagé.

Fin provisoire

...mais j'y reviendrai !

Pierre Launay